28 octobre 2010
Ornithorynque n°147
Ce samedi, tu seras morte depuis un an.
Ca m'a frappé dans la voiture, en rentrant tout à l'heure. Un court, un dur moment de peine. Violent comme un éclat de rire, un de ceux qui te coupent le souffle - la même chose, dans le miroir. Je rentrais du travail, j'étais sur la route, concentré et absent tout à la fois. Tu sais comment on est, sur la route, tu as conduit Pépé pendant toutes ces années où il n'osait plus, avec son corps tout fichu depuis son attaque.
Et voilà que la pensée sort d'un coup de ce coin de mon cerveau qui se souvient mieux des dates que moi, que la pensée des miens me saute à la gueule, comme si l'airbag planqué sous le plastique de mon volant s'était déclenché. Voilà que je me suis retrouvé à pleurer dans la circulation chargée d'une sortie d'autoroute. Une attaque de chagrin. J'en connais qui sauront de quoi je parle. Et je suis désolé pour les autres, parce qu'ils ne savent pas quelque chose qui compte.
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Tu m'as manqué, avec la brutalité d'un crochet au foie. J'ai repensé à tous ces moments dont j'ai déjà parlé, au point que j'ai parfois peur de lasser des gens du souvenir de toi, en leur montrant tout ça. Je ne sais pas comment leur faire toucher du dogt ce qu'il y a d'important dans cette force là, j'ai peur de ne pas y arriver alors que c'est important, pour je ne sais quelle raison. J'ai revu comme si c'était hier ton sourire magnifique, celui que tu avais quand tu me demandais ce que je voulais pour la tarte du dimanche et que je te répondais avec les dents en moins de mes huit ans. Je ne sais pas si les savants qui travaillent sur ce qui construit l'enfance le prennent assez en compte, ce sourire d'une mémé. Je ne sais pas ce qu'en dirait un psychiatre, de ce manque inouï que j'ai de toi, de Pépé, de ma grand-mère et de mon grand-père que je n'ai jamais connu. Peut-être que c'est l'enfance qui me manque, mais elle ne me manque pas parce que j'ai envie d'y retourner, j'ai bien compris que nous sommes sur une route à sens unique. Elle me manque parce que vous y étiez, parce que vous étiez des gens bien, des gens que j'aimais, que j'étais petit et que vous faisiez de moi la personne que je suis et que ce qui me plait chez moi, c'est vous qui m'avez dit que c'était la voie à suivre. Et toi en particulier, ma Suzanne.
Je ne vais pas faire long, ce soir. Il y a des moments, tu sais, où j'aime bien mélanger le rire et les larmes. Je pense que ça t'aurait plu, ça - et d'ailleurs, tu ne peux pas savoir la souffrance que c'est de se dire que jamais je n'aurai pu te faire lire des choses qui me viennent comme ce soir. J'aurai un peu tremblé de ton jugement, de ton amour. J'aurai écouté ton bon sens. J'aurai une nouvelle fois appris les mérites de la modestie. Tu aurais corrigé un accord du participe, un mot, une erreur. Tu aurais dit que tout de même, j'écrivais bien, parce que va savoir comment, tu pouvais à la fois montrer ta fierté et ton exigence.
Ce soir, il n'y a pas tellement de sourire. C'est comme ça, il y a aussi des jours où la seule chose qui me rassure, c'est de me dire que le monsieur qui devient aujourd'hui ou demain, je crois, le propriétaire de la maison blanche et carrée dont tu as fait mon enfance,, ce monsieur là a sans doute des petits enfants et que les cerisiers sont toujours là.
On oublie les puissants. Je ne vais pas te faire le couplet sur la vanité des affaires humaines. Tu te doutes plus que moi que je ne peux pas te jurer qu'on se souviendra de toi. Les Mairies nous rappellent de temps en temps que même notre dernier petit lopin de terre n'est jamais qu'une concession. Et le temps se fout des mots dorés gravés dans le marbre.
C'est court, ce que tu étais, ça se résume au fait que tu étais juste quelqu'un de bien, comme dans la chanson. Tu étais une dame digne et courageuse, tu avais dans l'oeil cette gentillesse intelligente, cette joie des plaisirs qui vous font bon an mal an un bonheur mérité. Tu avais ce sourire, bon sang, ce sourire. Aussi longtemps que je durerais, je ne peux que te dire ça, mais là, je te le jure : je t'ai avec moi. Tu reviens de temps en temps. Pas surprise, parfois. Imaginons tout simplement que tu existes encore, je ne sais pas où, je ne sais pas comment. Mais imaginons une seconde que tu écoutes encore. Je veux seulement te dire que je vais bien. Et que oui, je mange bien et que je n'ai pas froid.
Lundi, je vais charger dans le camion qui va dans mon nouveau chez moi la bibliothèque qui était dans ton couloir. Tu y rangeais un pèse-lettres, les jeux de cartes, un Larousse ou l'Alsace Lorraine était allemande et des livres d'il y a bien longtemps. J'ai peur de casser une vitre, mais on va faire attention : c'est là que j'ai appris à lire.
On va la mettre dans l'entrée. On lira les livres que je rangerai dedans.
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Commentaires
Merci pour ces mots si pudiques, qui font écho à toutes ces choses que je ressens aussi, sans pouvoir les écrire......
Écrit par : LNA | 30 octobre 2010
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