« Ornithorynque n°73 | Page d'accueil | Ornitorynque n°75 »
07.09.2008
Ornithorynque n°74
Il s’en est passé des choses, pendant l’été. Des jeux olympiques et des congés, par exemple.
Je me contrefiche passablement des premiers, mais je profite de mes propres vacances pour observer les seconds à la loupe. On ne se refait pas, c’est mon côté sociologue.
Après deux ou trois semaines d’analyse exigeantes au moral comme au physique, j’ai pu en conclure que les vacances se résument à une grande transhumance d’être humains qui se ruent en slip de bains (… et oui, je mets un « s » à slip : on ne prend pas qu’un seul bain, non ? C’est grammaticalement incontestable.) sur les côtes et en chaussures de montagne dans les Alpes.
Récemment, j’ai eu l’occasion de croiser dans l’Oisans un quidam qui n’avait sans doute pas de temps à perdre : du coup, il avait réuni les deux plaisirs. On l’a vu descendre du refuge de Temple Ecrins, avec un petit slip vert tout simple, une paire de pompes de randonnées, et un bâton de chaque côté.
Plutôt épanoui, au demeurant, le cher homme, le bonjour sonore et sympathique. On a pas beaucoup répondu, d’abord parce qu’on était un peu sciés à la base du tronc, et ensuite parce qu’on en était à ce stade de la montée où on se marche sur la langue, quand ça n’est pas sur celle des autres.
________
Pour me reposer, je me suis inscrit à un jeu de rôle grandeur nature. Toujours dans un esprit sociologique.
C’était une bonne idée.
Pas tellement pour se reposer, parce que trois jours à dormir quatre heures par nuit sur des rochers couverts de ce type de sable tellement fin que ça vous gratte encore quinze jours plus tard entre les doigts de pieds, vous avez bien le bonjour. Mais parce que croiser en pleine cambrousse un type déguisé en troll, avec une petite jupe courte, vingt grammes de mascara sur chaque paupière et un sac à main verni comme en portent les dames à l’affection négociable, ça n’a pas de prix.
Un jeu de rôle grandeur nature, GN pour les copains, je ne sais pas si tout le monde voit bien l’idée ? Eh bien moi non plus, comme ça, tout le monde part sur un pied d’égalité.
En GN, le monde se divise en deux catégories. Les joueurs, les personnages non-joueurs, et les organisateurs. Soit trois catégories, mais j’ai fait Lettres. Pour les reconnaître, c’est bien simple : les joueurs jouent, les personnages non-joueurs aussi mais autrement, et les organisateurs, eux, éclatent régulièrement d’un grand rire démoniaque en se défonçant à la caféine pour tenir trois jours sans dormir.
Les joueurs jouent, disais-je. Ils jouent des trolls, des mages, des truands, des hommes des tavernes, un concombre masqué, des guerriers barbares, des guerriers bien élevés, des vampires, des zombies, des journalistes et beaucoup d’autres monstres. Chacun son personnage amoureusement fignolé pour la durée du jeu, avec sa personnalité, ses aptitudes et son costume plus ou moins catastrophique, armes comprises. En mousse expansée, les armes.
Le joueur lambda est par nature totalement paumé. Il connaît à peu près le monde dans lequel se situe l’histoire, mais il n’a pas la moindre idée de ce qui l’attend. Il se doute vaguement que ça devrait en toute bonne logique chauffer pour son matricule, surtout après chaque rire démoniaque. Du coup, il est timide, le joueur, au moins les premières heures. Et c’est un vrai bonheur de voir un grand costaud en cotte de mailles, armé jusqu’aux dents (parfois juste armé avec ses dents, en fait, il y a des loups-garous à chaque coin de rue), qui s’excuse timidement de demander pardon mais qu’il veut juste savoir, s’il vous plait, où est-ce qu’il pourrait trouver un alchimiste ?
Les joueurs considèrent les organisateurs et les personnages non joueurs comme une bande de maniaques pervers. Et ils n’ont pas tort.
Les personnages non-joueurs, donc, jouent aussi. Principalement avec les nerfs des joueurs. Eux, ils incarnent plein de rôles différents en fonction du bon vouloir des organisateurs. Régulièrement, ils vont les voir, attendent patiemment que l’organisateur ait fini de s’injecter 30 cl de coca-cola dans les veines avec un sourire malade et les pupilles éclatées, et prennent leurs consignes.
L’organisateur les regarde fixement, avant de les renvoyer en jeu déguisés en n’importe quoi, avec un turban sur le crâne, du maquillage jusqu’aux genoux, deux énormes oreilles en plastique fixées sur les vraies oreilles (qui tombent au moment ou on cherche à être crédible), une hache de deux mètres de long, une perruque verte et quelques conseils précis.
- Tu sors et tu joues un elfe.
- Voilà. Et ça fait quoi, un elfe ?
- Tu leur cognes dessus, ahahaaa hahaaaaaa.
- Compris.
- Mais vicieusement.
- Ah, bien.
- T’inquiètes pas, tu sors en mime tout à l’heure, tu pourras les cogner encore.
- Ah très bien, et ça fait quoi, un mime ?
- Ca cogne, ahaahahaaaaaaaha.
- Ah ?
- Mais en silence.
- … ?
- Voilà, comme ça.
Du point de vue des personnages non-joueurs, les joueurs sont des gros lambins qui ne trouveraient pas leurs fesses avec une carte. Et ils n’ont pas tort.
Il s’agit donc en permanence de les asticoter ou de les guider pour qu’ils veuillent bien finir par parvenir à telle ou telle étape du scénario à l’heure dite, histoire les organisateurs puissent rire sataniquement une fois de plus, quand tout le monde tombe dans le piège infâme qui les attends depuis le début.
Mais parfois, la naïveté des joueurs est insoupçonnable. On déguise trois personnages non-joueurs en cadavres, on les colle au beau milieu du chemin et personne ne tique. Il faut en ramener un quatrième qui se place devant et répète plusieurs fois très fort des choses comme « ooh lalalala mon dieu, un cadavre mutilé d’affreuse façon, c’est bien angoissant, il a probablement du se passer quelque chose, si seulement quelqu’un voulait bien aller voir le nécromancien habillé en violet qu’on peut trouver vingt mètres plus loin sur la gauche, peut-être ce louche individu en sait-il plus, mais moi qui ne suis qu’un pauvre villageois sans histoire et non un puissant magicien équipé de la Corne d’Horus, je ne peux y aller, au secours au secours. »
Ainsi guidés astucieusement, les joueurs réussissent enfin à aller ou l’on veut qu’ils aillent, à savoir sur un grand champ de bataille où tous les personnages non-joueurs leur tapent dessus à bras raccourcis. C’est la fin du jeu.
Ne reste plus qu’à ranger dans les camions l’équivalent de dix-neuf T4 de meubles et de décors ramenés pour l’occasion. Les masques et les costumes tombent, le maquillage s’efface sur les mouchoirs en papier, chacun retrouve sa tête de tous les jours. Il reste 300 kilomètres de route avant la salle de bains la plus proche.
Le jeu de rôle grandeur nature, c’est fatiguant, c’est salissant et ça n’a strictement aucune utilité concrète. C’est dire à quel point c’est improbable et superflu. Un plaisir sans nom, en d’autres termes.
________
Et voilà : on fuit les endroits de mauvaise vie, on se retrouve entre gens normaux pour des loisirs classique comme tout, à peine plus farfelus qu’une partie de scrabble, et en dépit de tout ça, on se remet à croiser des types en slip en pleine montagne.
En cuir clouté, cette-fois-ci, avec un bandeau sur l’œil et une épée de deux mètres.
A Pigalle, je ne dis pas, mais à 50 kilomètres de Montélimar, franchement, je ne m’y attendais pas.



Trackbacks
Voici l'URL pour faire un trackback sur cette note : http://leschroniquesdelornithorynque.hautetfort.com/trackback/1789169
Commentaires
Et toi alors, tu étais déguisé en Igor?
Ecrit par : ptit tom | 07.09.2008
A quand un article sur les crocos ?
Ecrit par : Gurney | 17.09.2008
Oui donc comme je le disais sur un autre blog j'ai une copine, mais une vraie hein c'était de l'humour le coup du carton. Moi je lui ai acheté un bel étui en cuir orné de poils de lapin avec des charnières chromés et un verrou à 4 chiffres.
Ecrit par : Adibal | 17.09.2008
Si vous vous emmerdez en lisant ce blog, je vous conseille d'aller visiter le fort de Bron lespieeds dans l'eau, de préférence un 18 de n'importe quel mois. Il parait que c'est un endroit magique.
Ecrit par : Cuch | 17.09.2008
Au fait je vais passer ce soir te rendre ton peigne, tu me mets une bière au frais !
Ecrit par : Dhalluin | 17.09.2008
Et les gars, on se fait une shaving-party ? J'amène mon coupe-coupe et du bois-bandé !
Ecrit par : Offshore | 17.09.2008
Eh les gars, on se fait un shaving party ? J'amène le poppers !
Ecrit par : Offshore | 17.09.2008
Du pento ?
Ecrit par : Offshore | 17.09.2008
Euh, hier soir j'avais encore un peu trop bu, aussi ne me suis-je point rendu compte, Ô grossier personnage que je suis, que je vous avais donné rendez-vous au fort de Bron. Il s'agit en réalité du fort de Feyzin, qui est une merveille architecturale dont je pourrais vous raconter l'historique à conditions que je ne sois pas tombé sur quelques restes de cervoise ou d'hydromel entre temps. En tout cas, c'est un endroit magique. Attention toutefois, le guide détaché sur place est dégarni et apparemment le vit très mal. Abstenez vous donc de vous affubler de coiffures extravagantes, qui seront autant de provocations à sa susceptibilité capilaire exacerbée.
Ecrit par : Cuch | 18.09.2008
J'ai loupé quelque chose de marrant ici ?
Ecrit par : Dhalluin | 18.09.2008
Vous avez bientôt fini, de faire les zouaves ?
Ecrit par : Cuchlainn | 18.09.2008
Woaa l'aut' y s'fait passer pour moi !
Ecrit par : cuch | 18.09.2008
Ecrire un commentaire