28 janvier 2012

Ornithorynque #192

J’en connais quelques-uns que ça fera sourire, mais figurez-vous que je me suis mis à cuisiner.

Ça m’a pris un beau matin. Je méditais en ronflant devant le fond de ma tasse d’un café vers huit heures dimanche passé quand le poids de la honte m’est tombé dessus.

Ma grand-mère cuisinait bien. Ma mère cuisine bien. Ma sœur cuisine bien. Même mon père connait une règle de base ou deux : neuf fois sur dix, il pense à enlever la coquille avant de mettre les œufs dans la poêle, lui. Et ses années d’anatomie en fac de médecine en ont fait un spécialiste reconnu de la découpe des volailles. Quand on a disséqué plein de gens morts, un poulet de Bresse tient de l’amusement mondain. Il faut le voir désosser une volaille en deux temps trois mouvements. Même dans des conditions difficiles. Je l’ai vu répartir récemment  un poulet dans cinq ou six assiettes équipé d’un simple slip et d’un économe rouillé. On entend très bien le petit cloc gras et humide du pilon qui saute de la cavité coxo-fémorale. C’est un vrai bonheur à regarder et ça ouvre l’appétit.

« Après tout, pourquoi pas moi ? » me suis-je dit in petto. « Tu n’es pas si maladroit de tes mains, comme peuvent en témoigner les milliers de femmes éblouies que tu laisses désormais se morfondre dans une inutile attente. Certes, tu as jadis repeint le plafond de la salle d’EMT du collège avecun poulet basquaise qui passa subitement d’un état trop cuit à un état gazeux. Certes, la pauvre bête se vaporisa hors de la cocotte avant de retomber en une pluie fine et bouillante sur toi et tes camarades. Certes, tu revins ce soir-là du collège couvert d’un précipité de tomate caramélisé, déprimé à l’idée d’avoir perdu toute chance de séduire un jour la jolie fille du premier rang.  Mais il n’y a pas de fatalité. Haut les cœurs, prends cette casserole et en avant. »

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Techniquement, j’ai tout compris : la cuisine s’apparente au bricolage - encore un domaine où je fais autorité. On passe un temps fou à choisir les bons matériaux, on n’a jamais les bons outils, ça coûte un œil si on veut de la qualité et c’est toujours plus joli sur la couverture du bouquin qu’en vrai. Comme en bricolage, la présence d’un enfant, quoiqu’agaçante, peut s’avérer utile pour passer les outils et servir de bouc-émissaire quand il y a une burne dans le soufflé. On lui braille dessus en lui expliquant que si on se retrouve à bouffer des nouilles à rien ce midi, ce sera de sa faute. Tout le monde est bien détendu ensuite.  

Une fois rassemblés outils et matériaux, il ne reste en théorie qu’à insérer le bouquet de thym B dans le fion du poulet A avant de virer à grands coups de pompes dans le train le chat A’ qui fout le boxon sur le plan de travail P. Il n’y a pls qu’à disposer tout autour de A des olives de calibre 8 en guise de finition, avant de laisser prendre pendant un temps T.

Après quoi, c’est cramé et il est temps de servir.

En théorie. En pratique, c’est différent parce que les livres de recette sont écrits par de grands déments qui remplacent exprès des mots simples qui vont très bien par d’autres, tous parfaitement inconnus de l’honnête homme. Ils ne disent pas « couper en bouts tout petits » mais émincer. Ils ne disent pas « entourer tout le merdier avec un bout de cochon mort » mais barder. Plutôt que dire en toute simplicité qu’on va enduire une génoise d'une couche de chocolat fondu à l'aide d'un pinceau, dans le but d'éviter au biscuit de se casser lorsqu'il sera imbibé avec un sirop, ils te conseillent de chablonner. La seule fois où j’avais entendu quelqu’un décider de chablonner, c’était en Auvergne : un monsieur qui en avait marre d’aller acheter la Montagne en kiosque. Ces gens concassent des tomates –ils doivent peler les cailloux, j’imagine.  Quand ils remontent une sauce, inutile de prendre l’escalier : ça signifie seulement qu’ils la touillent.

 Comment voulez-vous qu’on se comprenne.

Me faire un coup pareil, à moi qui en suis au stade où j’ai besoin d’ouvrir le dictionnaire pour vérifier ce qu’on entend exactement par patate.

Tout ça me rend la tâche bien compliquée. Je navigue dans des mers inconnues.

L’ustensile qui me sert le plus jusqu’ici, c’est le dictionnaire.

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En dehors de ça, je vous avouerai que je suis bien content d’être un homme. Pour deux raisons.

La première, c’est que je peux faire pipi debout. Je respecte ainsi des règles de vies ancestrales qui remontent à Hésiode (Les Travaux et les Jours, I, 80) : « n’urine pas », dit Hésiode, « n’urine pas debout contre le soleil. Et de son coucher à son lever, ne le fais pas non plus, nu, au milieu ou en dehors du chemin, car les nuits sont aux Dieux ». Ces précautions élémentaires respectées, lâcher un petit fil libératoire devient un vrai plaisir. Ce n’est pas que ça enrichisse, mais ça soulage, comme disait Paul VI. Ou peut-être Pie VII.

La seconde raison, c’est que je m’emmerde beaucoup moins avec les participes passés. Les règles du participe passé sont une preuve de l’existence du diable. Je n’y comprends moi-même strictement rien. Et c’est de pire en pire avec le temps. Ma grammaire s’effondre et mon orthographe se casse la gueule. Il ne me reste que la joie d’être un peu moins emmerdé que les femmes par les participes passés.

Je ne suis pas le seul, au  demeurant. Plus personne n’écrit correctement. Surtout les enfants. C’est la faute de la télévision, des téléphones portables, d’Internet, des jeux de rôle, du cinéma et des francs-maçons. C’est pourquoi un linguiste brillant est arrivé à une conclusion implacable.  

Les Français sont nuls en dictée ? Simplifions l’orthographe. La moyenne remontera. « Pourquoi donc », dit-il « doit-on écrire des choux, mais des bisous ? Pourquoi donner à manger aux chevaux alors qu’il serait si pratique d’écrire qu’on nourrit des chevaus ? »

C’est le bon sens même. Ni les élèves ni les chevaux ne risquent de s’en plaindre. Pour être complet, je préconiserais plus radical encore : donner uniquement à manger aux poneys.

Quand on n’aime pas la température qu’indique le thermomètre, il suffit d’en changer la graduation. Sans doute fait-il aussi froid, mais le progrès ne s’arrête pas à ces détails. Un cheval, des chevaus. Ou même des chevals. Mieux encore : un abruti congénital, des imbéciles heureux.

Avec un x. 

11 janvier 2012

Ornithorynque #191

Je viens de prendre un an de plus.

Il y a 36 ans pile, je me faisais expulser du logement petit mais douillet que j’occupais depuis bientôt neuf mois. C’était autour de 11h45, le 11 janvier 1976.

On m’a foutu dehors en plein hiver.

Un dimanche.

A l’heure de l’apéro.

Me connaissant, j’ai du trouver que ce n’était pas confortable du tout dehors. Le côté « merci bien, vraiment, mais j’aimerais autant que vous me foutiez la paix, ce monde me semble particulièrement nul et vous avez tous des têtes ridicules avec vos charlottes et vos masques verts sur la tronche.» On ne m’a pas écouté. On m’a fait sortir de force. J’ai râlé. On m’a mis des baffes dans le dos pour me défriper le poumon. J’ai râlé. On m’a talqué le croupion. J’ai râlé. On m’a fait comprendre qu’il allait falloir s’y faire. J’ai râlé. Aujourd’hui encore, je continue de râler dès qu’on essaye de me talquer les miches, y compris sur le plan métaphorique. 

Les photos de l’époque sont sans appel : j’ai très peu changé.

Certes, je parle plus et je bave moins qu’autrefois. Certes, je me trimballe plus rarement zizi au vent. Certes, je ne cherche plus à m’échapper par tous les moyens de mon lit. C’est plutôt le contraire. Mais pour le reste, j’ai su garder l’essentiel de cette belle âme d’enfant potelé au cheveu rare.

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Le 11 janvier 1976, mes ambitions se limitaient à comprendre comment fonctionnait cette putain de respiration pulmonaire et à obtenir de quoi bouffer à intervalles réguliers. Si la deuxième préoccupation reste un temps fort de mon quotidien, il faut reconnaitre qu’on finit par attendre un peu plus de l’existence. Ce qui nous la complique largement.

A 36 ans révolus, on peut jeter un premier coup d’œil dans le rétroviseur. Histoire de se demander ce que ça donne, de faire le compte de ce dont on est fier, ce dont on a honte, ce qu’on donnerait cher pour effacer. Les erreurs, les défaites, les réussites, les victoires. De se demander aussi ce qu’on va en faire, de cette masse là.  

Avec le brillant esprit de synthèse qui me caractérise, je classerais volontiers l’avenir en cinq sous-catégories :

-          les choses que je veux revivre et que je revivrai,

-          celles que je veux revivre et que je ne revivrai plus,

-          celles que je ne veux plus vivre et que je revivrai,

-          celles que je ne veux plus vivre et que je ne revivrai plus,

-          celles que je ne vois pas venir.

Ça semble complexe, ça ne l’est pas. Prenons quelques exemples non exhaustifs et non contractuels.

1/ les choses que je veux revivre et que je revivrai

Passer du temps avec ceux qui sont les miens, par le sang ou par le choix. Ecrire des trucs et des machins. Partir en guerre contre des moulins à vents avec mon slip et mon couteau, en bon Don Quichotte. Botter les culs de quelques abrutis haineux. M’habiller avec une tenture moisie et des haches en latex et partir courir en hurlant dans des bois pour taper sur d’autres joueurs de jeu de rôle. Embrasser dans les coins la fille qui me supporte. Filer des peignées sur un terrain de squash. Lire des livres, des tas de livres, regarder des films et pour tout dire, me faire raconter des histoires comme un gosse au creux de son lit. Raconter des histoires aux autres. Manger des tartiflettes. 

2/ les choses que je veux revivre et que je ne revivrai plus

Voir sans lunettes. Manger une part de la tarte aux pommes de ma mémé Suzanne, faire du calcul mental avec son mari, monter un bateau Lego à Givors, sur la grande table du salon,  avec ma grand-mère qui foutait le bordel dans les haubans. Trouver une pièce sous l’oreiller le matin, après avoir lâché une molaire dans son endive au jambon, la veille au soir. Embrasser une fille pour la première fois. Aller à l’école le dernier jour de l’année scolaire, en juin. Passer ma troisième étoile. Me fourrer le gros orteil du pied gauche dans l’oreille : j’avais l’air d’adorer ça à 6 mois, il y avait sûrement une bonne raison. C’est peut-être le secret du bonheur, allez savoir.  Et on se balade à le chercher de partout alors qu’il nous suffirait d’avoir l’échine plus souple. Ce qui n’est pas ma principale qualité.

3/ les choses que je ne veux plus vivre et que je revivrai

Prendre des peignées sur un terrain de squash. Me faire avoir. Perdre contre la méchanceté. Renoncer contre la bêtise. Me comporter moi-même comme un abruti. Etre injuste. Me tromper de colère. Oublier de faire comprendre aux autres que je tiens à eux. Devoir renoncer à ce qui est juste pour ne pas perdre davantage. Devoir être prudent. Prendre la parole devant un cercueil.

4/ les choses que je ne veux plus vivre et que je ne revivrai plus

Aller en boite pour faire comme les autres alors que ça me casse les oreilles, que je danse comme un pâté, que le moindre verre coûte deux mois du salaire d’un cadre et qu’on y écoute de la bouse de poney. Juré, on ne m’y prendra plus.

5/ Les choses que je ne vois pas venir

Elles font en partie l’intérêt de ce qui m’attend. Si ça peut exclure les calculs rénaux, ça m’arrange.

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Bon an mal an, j’ai bien aimé ces 36 premières années. Il a y eu quelques cahots. Il y a eu de la peine. Il y a eu l’inverse. Je prends le tout en bloc. J’en redemande.

Pas la peine de me l’emballer, c’est pour manger tout de suite. 

29 décembre 2011

Ornithorynque #190

Le week-end de Noël avait pourtant bien commencé : je n’en avais strictement pas foutu une rame, j’avais la panse remplie d’excellents mets, je me retrouvais plus gâté qu’une dent creuse et sur un plan bien plus secondaire, j’avais appris que j’étais bien parti pour être tonton à brève échéance.

A quelques heures de là, je terminais la journée du 25 en calbute dans la cave, une paire de chaussures de montagne aux pieds et un aspirateur à eau dans les mains, dans quinze centimètres d’eau.

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C’est une cave tout ce qu’il y a de banale , dotée des équipements classiques d'une cave digne de ce nom : un escalier casse-gueule, un plafond trop bas, une ampoule foireuse, un compteur EDF dont le cadran se lit sans problèmes à la seule condition d’être un poulpe, un soupirail et des cartons oubliés là par Mathusalem. Ils contiennent entre autres un nécessaire à camping rouillé, les deux morceaux d’une raquette de squash et une paire de moufles des années 20.

Avant Jésus-Christ.

Mais cette cave a une particularité : en cas de pluies denses et répétées, l’eau s’y infiltre. Et si la région de Lille est partout réputée pour son climat ensoleillé et sec, il peut exceptionnellement arriver que la pluie tombe quelques jours consécutifs - jamais plus de quarante. 

Et vous vous retrouvez avec des douves sous le salon.

Heureusement, nous avons acquis l’an dernier un aspirateur à eau, sans doute à cette même période des moussons. Malheureusement, il est rangé à l’autre bout de la cave. Heureusement, il n’y a que cinq centimètres d’eau au pied de l'escalier.  Malheureusement, la pièce est en pente et c'est tout juste si on a pied à l'autre bout. 

A ce stade, je crois plus simple de laisser la parole au journal de l’expédition que j’ai soigneusement tenu, en puisant dans mes dernières forces.

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16h54

Le découragement menace. Du haut de l’escalier, dans la lumière fragile de l’unique fanal, le tableau rappelle l’état des cales du Titanic quelques heures après le choc contre l’iceberg. Mes tentatives de SOS sont restées sans réponse. Je suis seul face au silence, à la nuit. Cette calme étendue d'eau glaciale me terrorise.

Dieu me protège. J'entonne un Hosannah pour me donner du coeur au ventre. 

17h02

Le niveau monte visiblement. Je dois bien m’y résoudre : si rien n’est fait, c’est toute la maison qui va sombrer. L’épuisement aidant, il me semble entendre un orchestre jouer Plus près de toi, mon Dieu. Je redoute que Céline Dion ne se mette à chanter d’une minute à l’autre. Ce dernier point me décide : je dois absolument faire quelque chose. Qui sait ? Avec l’aide dela Providence, peut-être sauverais-je la maison, mes tympans, ma vie peut-être. J'entonne l'Agnus Dei pour raffermir ma résolution.

17h06

J’ai hardiment décidé qu’un mauvais moment est vite passé. Pour ne pas salir ou tremper mes vêtements, je les ôte avant des les foutre soigneusement de partout, en jurant pour me donner du courage. Me voilà nu comme un ver. Un ver qui aurait tout de même décidé de passer un slip. Je me suis préparé soigneusement pour me mettre à l’eau, en m'enduisant de la graisse d'un foie gras dont je n'ose mentionner la provenance. J'entonne un cantique grégorien pour revenir à de meilleurs sentiments.

17h18

Hourra !  J’ai réussi à rassembler les différentes pièces de ce putain d’aspirateur de sa mère (PAM), éparpillées dans les endroits les plus improbables. Cela n’a pas été sans mal et j’ai par miracle échappé de peu au pire : le tuyau était coincé par un carton. J’ai tiré dessus avec ma délicatesse coutumière jusqu’à ce qu’il se libère soudainement.

Hélas, je me suis giflé les roubignolles au passage. Plus de peur que de mal pourtant : la douleur s’est atténuée assez vite après une dizaine de minutes passées à me secouer dans toute la cave en hurlant. Mes seuls compagnons, les chats du bord, me sont d’un secours précieux en ces temps d'épreuves. Ils sont là fidèles au poste et m’encouragent silencieusement, depuis le haut de l'escalier. A moins qu'ils ne se foutent de ma gueule. J'entonne un Gloria pour m'exhorter à une ferme résolution . 

17h20

A demi-congelé par une eau claire et glacée, je suis parvenu à assembler le PAM en grelottant.

A ce stade, la possibilité d’enfiler un second calbard par dessus le premier m’a traversé l’esprit. Je la repousse courageusement : autant en finir le plus vite possible avant de monter sur le pont me réchauffer, par exemple dans le four. J'entonne les premières mesures du Requiem de Verdi en claquant des dents, pour conforter mon courage.

17h28

Je viens de traverser non seulement la cave mais aussi des moments difficiles.  Je crois utile de les consigner pour que si Dieu le veut, ces mémoires servent aux générations futures. Puissent-elles leur épargner les erreurs que la fatigue et le rationnement provoquent chez l’homme d’action le plus solide : je suis remonté sur le pont pour y récupérer les rallonges électriques nécessaires au fonctionnement du PDASM.

C’est au moment où dans l’eau jusqu’à la taille, j’étais sur le point de déclencher l’infernal engin que je me suis souvenu qu’un appareil électrique a toujours plus de chances de marcher quand il est branché au secteur. 

Je crains que cette perte de temps ne compromette la réussite de mon entreprise. Allons, haut les cœurs. J’entonne un Miserere pour me donner de l'ardeur.

17h38

Machine du Diable ! Le PAM fonctionne, mais dans quelles conditions dantesques ! Je n’ai plus un poil de sec : la membrane témoin, sur le dessus du couvercle, projette dans l’atmosphère polaire des gouttelettes glaciales qui me retombent en pluie sur le dos et sur le crâne, trempé malgré mon abondante chevelure. Il faut régulièrement que je m’interrompe dans mon dur travail pour pallier un problème technique. Je dois alors m’enfoncer loin dans la cave pour enlever de l’orifice du tuyau tel ou tel débris : madriers, poutrelles, agglomérat de litière pour chat. J’entonne le Salve Regina pour me distraire.  

19h47

Allons : à force de courage et d’acharnement, le procédé semble porter ses fruits. L’épuisement me guette tandis que je remonte par dizaine des seaux de 30 litresd’eau saumâtre vers le pont. Dans un dernier râle et malgré les protestations de chacun de mes os et de chacune de mes fibres, je balance chaque cargaison aux chiottes. Je profite d’un de mes passages pour ôter prudemment la multiprise des trente centimètres d’eau où elle trempe depuis deux heures. J'entonne les premières mesures de Prosper Youp la Boum pour affermir un moral qui menace de s’effondrer.

23h12

Victoire ! Après des heures d’efforts, la fuite est colmatée.

La cave est vidée. Moi aussi. 

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2011 n’aura pas duré longtemps et nous en sommes venus à bout. 2012 commence par un dimanche, ce qui va dans le bon sens. Ce sera l’année de l’Apocalypse et des tramways : il s’en ouvre partout de nouvelles lignes, à Montpellier, à Dijon, au Havre à Orléans et dans bien d’autres métropoles mondiales encore. Nous nous ruons donc vers une fin du monde à la mode maya, mais en tramway.

C’est pour protéger l’environnement.  

Bonne année à tous.

23 décembre 2011

Ornithorynque #189

Ces dernières années, en décembre je baigne dans l’esprit de Noël. Les enseignements du Christ m’animent toujours davantage.

  1. Je me méfie des types qui se lavent les mains de façon obsessionnelle.
  2. Je me méfie des gars qui prennent un air dégagé devant deux madriers, en jouant avec un marteau et quatre gros clous.
  3. J’évite Castorama le plus possible : entre ceux qui Ponce et ceux qui clouent, ça sent le traquenard au rayon charpente.
  4. Je me méfie comme la peste des gens qui s’appellent Judas Iscariote. Je n’en fréquente aucun. Vous pensez passer une soirée tranquille au restaurant et en deux temps trois mouvements, vous voilà embastillé. Certes, il sera puni : c’est, pour l’Iscariote, râpé. Mais ça ne compense pas.

Au-delà de ces exemples qui relèvent du simple principe de précaution, j’ai moi aussi envie de multiplier les pains. Et je commencerais volontiers par en distribuer aux 250 000 nuisibles  qui s’interposent entre moi et la caissière dans une de ces files d’attente de grands magasins. Ceux où lorsqu’épuisé, amaigri, lessivé, vous parvenez enfin à payer dans un dernier râle, il faut refaire la queue pour accéder à une malheureuse table derrière laquelle des étudiants bien sympathiques font vos papiers cadeaux, ne réclamant en échange qu’une bien maigre obole. Encore est-ce dans un but louable : sauver l’Afrique de la faim. Et les étudiants de la soif : la soirée de fin d’année approche à grands pas.

Et pour emballer, ils emballent. Moi qui ne suis pas foutu d’envelopper un livre dans du papier sans en faire un machin moisi sorti tout droit d’une décharge à ciel ouvert, ça m’agace. L’an prochain, j’achèterai un arbre à chats pour le plaisir de les voir s’échiner dessus.

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L’esprit de Noël.

Comment définir l’esprit de Noël ?

Un brin d’histoire peut aider : bien avant les chrétiens, les mithriastes se réunissaient déjà chaque 25 décembre pour une petite bouffe entre amis, destinée à célébrer la naissance du dieu Mithra. Dans une atmosphère indescriptible, on déballait vers minuit les tripes d’un taureau qu’on égorgeait pour s’asperger de son sang.

De là, la tradition du repas de famille.

Si l’histoire ne suffit pas, il faut se rabattre sur l’expérience empirique : avec le temps, nous devenons de plus en plus compétents en esprit de Noël.

D’un point de vue enfantin, fait de candeur et d’innocence, l’esprit de Noël consiste à attendre avec une impatience bien légitime le moment de se vautrer vers 6 heures du matin dans une orgie de cadeaux sous l’œil jauni et attendri d’adultes qui ont le plus souvent la tête dans le fion, un mal de crâne qui ne passe pas et l’haleine d’un alambic.

Du point de vue des chrétiens, c’est cette nuit qui leur est chère, et qui pourtant vire au pénible quand leur église se peuple soudain de fervents de la dernière heure,  venus se rappeler de leur baptême et chanter fort et faux la fin des hymnes, le seul truc dont ils se souviennent, pendant que la dinde finit de cuire entre ses marrons.

Et pour tout le monde, l’esprit de Noël rejoint celui d’une séance de psychothérapie de groupe, entre secrets de famille, reproches informulés et engueulades en sourdine dans la cuisine.

Ou celui d’une bonne soirée, finalement.

Tout dépend des familles. Tout dépend des Noëls. Ce ne sera pas le même l'année prochaine. 

Et puis ce qui sauve la journée, ce sont ses petits rituels. Les sapins bancals, la crèche sur son éternel papier froissé, les santons dépareillés, la bûche glacée qui n’a pas eu le temps de décongeler. Le débat sur la meilleure façon d’ouvrir une huître sans se décapiter.

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Noël, on n’a guère le choix. On ne va pas changer la date de naissance du petit après 2011 années. C’est quand on a le choix de ne surtout pas célébrer quelque chose que je trouve le principe étrange.  C’est tout de même une drôle de chose, ce besoin de s’inventer des dates marquantes. Cet acharnement à se créer des dates fixes, lourdes de signification, comme si le calendrier de base ne suffisait pas.

La Journéedela Femme. LaJournée dela Pauvreté. LaJournée contre le sida, contre le racisme, contre la mucoviscidose, contre la faim dans le monde et pour la fierté de je ne sais quel groupe qui juge que la meilleure façon de défendre le droit de ses membres à vivre comme tout le monde consiste à les envoyer se trémousser en public sur un char de carnaval avec une plume dans le fion.

Il s’en crée tous les ans des nouvelles, de ces journées à gros sabots, plus ou moins intéressées, plus ou moins utiles.

A chacun la sienne.

Il n’y a plus une foutue journée qui ne soit pas quelque part la journée de quelque chose.

Des journées pleines de sens, ça oui. De sens unique, d’injonctions à compatir et d’enrôlements obligatoires au service de je-ne-sais quelle cause forcément urgente, forcément importante.

On en sera vite au stade où il faudra inventer la Journéeoù on Nous Foutla Paix.Ce serait une belle journée, où on ne penserait à rien ni à personne par obligation. On ne nous demanderait rien, on ne nous ferait sentir coupables de rien.  

Ce serait Noël. 

16 décembre 2011

Ornithorynque #188

On ne parle plus que de physique quantique.

Ici, des savants prouvent qu’on peut aller plus vite que la lumière à condition de monter à cheval sur un neutrino. Là, d'autres partent à la chasse aux bosons, dans un accélérateur de particules enterré du côté de Genève.

Un accélérateur.

En Suisse.

Du beau travail, en tout cas, même si ces expériences sont examinées de près par des collègues  jaloux. Ils constatent bien ce que fait le CERN sous leurs yeux, mais n’en démordent pas pour autant : ils pensent que le CERN s’est mis le doigt dans l’œil.  Et que ça coûte les yeux de la tête. C’est se montrer bien sourcilleux au moment où l’humanité est sur le point de comprendre pourquoi une partie de la matière de l’univers n’est pas visible.

Je pensais bêtement qu’on ne la voit pas parce qu’elle est loin.

Je me trompais : on ne la voit pas à cause du boson de Higgs. On ne fait pas plus quantique que le boson de Higgs. C’est encore plus quantique que le chat de Shrödinger ou la loutre de Schpotzerman. Pour tout dire, on parle de ce boson comme de la particule de Dieu.

Ce qui en ferait le quantique des quantiques.

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Personnellement, la physique, je n’ai jamais tellement accroché. Et elle n’a rien fait pour me retenir non plus.

Au collège, la physique se confondait avec Madame Dupuis, qui était une grande grosse grasse dame en forme de horseguard, avec une coiffure effectivement assez quantique. 

Elle se déplaçait avec une grande majesté, mais en plusieurs épisodes. La périphérie de Madame Dupuis suivait son centre avec quelques secondes de différé, en bloblotant sous sa grande blouse blanche. Elle allait plus vite qu’elle-même, bien avant qu’on découvre le boson de Higgs ou le neutrino le plus rapide de l’ouest.

Elle était du genre à ne pas se laisser emmerder directement, ce que sa maitrise des bases de la pédagogie par la baffe lui évitait le plus souvent. On l’emmerdait donc indirectement, en sabotant la totalité des expériences qu’elle nous proposait avec candeur, convaincue de tenir un rôle majeur dans l’éducation des masses. Elle nous parlait d’électricité statique en jouant avec des peaux de chats et des règles en plastique. Nous, on jouait avec des becs Bunsen, on descellait les carreaux des paillasses et on bousillait les potentiomètres.

On faisait joujou avec Alfred, un squelette de démonstration qui pendouillait dans son coin. J’ai beaucoup dessiné dessus, je lui ai mis un nombre impressionnant d’objets sur le crâne ou dans les mais mon moment de gloire date du jour où j’ai personnellement placé sa main gauche non pas dans la culotte d’un zouave, mais dans le sac de Madame Dupuis, bien serrée autour de son étui à lunettes.

Elle a bien sursauté, la chère âme. Ses zones périphériques doivent encore s’agiter aujourd’hui.

Bref, la physique et moi, c’est comme Dieu et Voltaire : on se saluait, mais on se ne se parlait pas. C’était le bon temps. On s’amusait comme des fous, on prenait des tartes, on tirait les cheveux des filles qui essayaient de travailler et on ne retenait strictement rien du tableau des éléments.

L’éloignement a été progressif, mais je suis fier de dire qu’en première, la physique et moi nous sommes séparés d’un commun accord après une dernière année pendant laquelle un professeur désespéré décida que nous étions à la limite capables de regarder un film sur la vie de Marie Curie, mais qu’on ne pouvait pas nous en demander davantage. Il a tout de même réussi à nous mettre une note à la fin du trimestre, je me demande encore sur la foi de quels critères. Ne s’est pas endormi. N’a pas ronflé. Avait peint des yeux attentifs à la gouache sur ses paupières.

J’avais tout de même eu le temps d’électrocuter les grenouilles de la mare du dessous, pendant un cours d’électricité que nous passâmes à faire glisser un long fil de cuivre par la fenêtre. J’ai également aveuglé 35 élèves et un professeur agrégé en allumant un tas déraisonnable de magnésium, démoli un second potentiomètre et pour faire court, ruiné l’éducation nationale.

Elle ne s’en est jamais remise.

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Ajoutons pour en finir avec le 16 décembre que d’un pur point de vue révolutionnaire, nous sommes aujourd’hui le 26ème du mois de Frimaire de la 3ème décade de l’an CCXX dela République. Soit le Jour du Pignon.

Nous serons demain le Jour du Liège. Pour fêter ça, il y aura des bouchons sur les routes. 

07 décembre 2011

Ornithorynque #187

On peut dire bien des choses sympathiques du mois de décembre, reste que c’est un mois qui ne pousse pas à la franche rigolade. Il pousse à se planquer sous un plaid en buvant un grog. Avec une moyenne d’un chat par genou et les pieds dans de grosses pantoufles parfaitement moches. Devant la cheminée. On peut même tenter d’y allumer un feu. Ce qui réchauffe bien. Surtout quand il ne prend pas.

Une fois qu’on a bien chaud, on retourne à son fauteuil, à son plaid et à ses chats en attendant le printemps. Et on se met à réfléchir pour s’occuper : décembre pousse aux pensées les plus élevées. L’homme philosophe avec gravité. Il médite au sujet de la transcendance, de la finitude et du triple A. Il réfléchit à sa place dans l’univers, au pourquoi, au comment et au presque rien.

Il se demande où mettre le sapin.

C’est bien là toute la philosophie. On ne sait jamais où mettre le sapin. Il ne va nulle part ; l’homme non plus. Il se retrouve désemparé, les bras ballants, des guirlandes plein les mains, des épines sous les ongles. Battu par l’adversité.  Une grosse larme au coin de l’œil. Dérisoire et attendrissant.

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Décembre est un mois philosophe et philosopher, c’est apprendre à mourir, disait Montaigne. Voilà pourquoi l’homme de décembre pense à sa fin. On ne peut pas lui en vouloir, il n’y a qu’à jeter un œil dehors : ce ne sont que feuilles mortes, flaques d’eau, nuits noires et terres à nu. C’est médiéval, donc macabre. On s’attend à ce que des loups rentrent dans la ville pour y manger de jeunes enfants déjà touchés par la peste. 

On peut casser sa pipe dans un accident, sous les bombes ou dans un coup de grisou. On peut attraper la grippe, la peste, Ebola, que sais-je ? La murie.

On peut se faire assassiner un 7 décembre, finir avec la tête et les mains tranchées, suspendues aux rostres de la tribune aux harangues, sur le forum. C’est arrivé à Cicéron suite au léger différend qui l’opposait à Marc-Antoine.

On peut mourir dans un lit entouré de l’affection des siens, comme Toulouse-Lautrec. Son père tuait des mouches à l’élastique tandis qu’il se mourait à 37 ans, d’alcool et de syphilis. Il eut parait-il le temps de murmurer « vieux con ! » avant de rendre le dernier soupir. Et tant pis pour ses chères modèles, filles de joies ou danseuses de cabaret. Elles sont allées se faire peindre ailleurs. 

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Autant dire qu’il y a bien des façons de quitter ce bas-monde. Ce n’est jamais bien gai.

En tout cas pour le premier intéressé. Pour les autres en revanche, ceux qui restent et qui regardent, c’est plus réjouissant.

Prenez ce brave Chrysippe de Soles, justement  un philosophe : il est littéralement mort de rire, au spectacle d’un âne ivre qui tentait de manger des figues. Ce qui prouve qu’on ne doit jamais faire boire un âne. Ni un philosophe : il s’en tire très bien sans ça pour rire comme un idiot devant n’importe quoi.

Eschyle, lui, est mort parce qu’un aigle, d’en haut, avait pris son crâne pour un caillou : il lui a lâché une tortue sur la courge pour en briser la carapace. Tels sont les dangers d’une calvitie mal maitrisé. Cet homme courageux est mort sans rien dire sous la tortue. 

Crassus meurt de boire de l’or en fusion, Hérode 1er d’une gangrène des cafouilles et l’apôtre Pierre termine crucifié la tête en bas. Louis III et Charles VIII, deux rois de France, se défoncent tous les deux le crâne contre un linteau. Ce qui me laisse penser que les architecte méritent le pal depuis bien plus longtemps que ce qu’on pourrait croire.

Barberousse part se baigner mais confond son armure avec une bouée : il est précipité vers le fond de la rivière et s’y noie. Tycho Brahe meurt de n’avoir pas osé pisser : il discutait avec son roi, qui était bavard.

Ce qu’il y a de beau dans tout ça, c’est la morale qu’on en tire. En 1771, Frédéric de Suède reprit quatorze fois de son dessert préféré : il en mourut d’indigestion. Il ne faut jamais reprendre quatorze fois du dessert.

Contentons-nous de treize.

Mettons douze.

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N’allons pas croire que notre époque fait moins bien que les précédentes.

En 1912, un tailleur saute du premier étage de la tour Eiffel pour rester un parachute de son invention. Il n’eut pas l’occasion d’améliorer un modèle sensiblement imparfait.

En 1923, un jockey casse sa pipe pendant une course de chevaux aux Etats-Unis : il la gagne tout de même, trainé par son cheval.

En 1945, Harry Daglian travaille sur le projet Manhattan : il pose du carbure de tungstène sur du plutonium, ce qui n’est pas une bonne idée. Levoilà qui passe par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Il irradie noir, il irradie rose et finit six pieds sous terre. Ne tentez jamais l'expérience chez vous ; gardez bien séparés votre tungstène et votre plutonium.

En 1959, Boris Vian meurt pendant la représentation au cinéma d’un film tiré d’un de ses livres – J’irai cracher sur vos tombes, plus précisément.

La beauté du siècle, c’est que tout le monde regarde tout le monde, filme tout le monde et photographie ; on en apprend donc bien davantage, on s’en amuse encore plus, on ne sait plus où donner de la tête. On en fait même des concours : chaque année, les Darwin Awards rendent un hommage légèrement grinçant aux morts les plus stupides des douze derniers mois.

Un des premiers gagnants fut un avocat. En 1996, il voulut prouver que les vitres de l’immeuble où il travaillait étaient parfaitement solides et se précipita donc de toutes ses forces contre une baie.

Il avait parfaitement raison : la vitre tint bon. Mais pas l’encadrement. Le brave garçon fit une chute de 24 étages.

30 novembre 2011

Ornithorynque #186

Raraaaaaraspoutine.jpgLe mois de décembre est pour demain.

C’est un temps de neige, de légendes et de coins du feu. On se sent comme une envie de lire de grands gros  romans russes, au coin du feu. C’est pour y apprendre des choses étonnantes sur des héros dépressifs, qui ont des noms à coucher dehors et se lancent dans des aventures échevelées sur des milliers de verstes. Ils descendent de temps en temps de leurs traineaux pour se réchauffer près d’énormes samovars fumants, sous des yourtes cosaques.

C’est un temps à réviser toute cette littérature et à passer sans crier gare des moujiks classiques aux chansons popes.

C’est un temps à parler de Raspoutine.

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On en a plein la bouche, de Raspoutine. Une grande barbe, un visage tout en long, pointu, émacié. Deux yeux clairs qui vous rentrent dans le crâne. C’estla Russieà lui tout seul : du drame, de l’outrance, du théâtre, des rivières gelées et des meurtriers qui pleurent dans les bras de leurs victimes.

Et puis quel bonhomme.

L’histoire de Raspoutine, c’est l’histoire d’un paysan ignare, fils d’un maquignon sans lettres et sans éducation, qui part de chez lui sur un coup de tête, en laissant derrière lui femme et enfants. Il a décidé de se rendre en Grèce, au mont Athos.

A pied.

Depuis le fin fond dela Sibérie.

A l’aller comme au retour, il paye ses dettes en soignant ici ou là un paysan, quelques voyageurs, un moine ou deux. Les nouvelles courent vite le long des routes : sa réputation de guérisseur grandit. Dans des bourgs puis à Kazan où à Kiev, il prêche et parle dela Viergeà des foules de plus en plus importantes. Quand il a fini, il passe à l’auberge, y boit sec, déclenche une bagarre ou deux, déshonore une femme du voisinage et recommence ailleurs le lendemain, de plus belle.

En 1904, il arrive à Saint-Pétersbourg. Six mois plus tard, il guérit une première fois la vie du tsarévitch Alexis - le petit prince est hémophile. Sa mère l’impératrice ne l’oubliera jamais. Elle fait de Raspoutine son familier. Il conquiert la cour par les femmes, séduit des duchesses et en compromet une tripotée. Beaucoup sont fascinées par sa franchise brutale, son regard doux dont on ne s’échappe pas, sa longue barbe sale, ses cheveux jamais coupés, ses mains de géant.

Sa simplicité de moujik fait merveille. S’afficher avec Raspoutine devient une mode un rien perverse, un gage de mystère, de provocation. Il en profite d’autant plus qu’à intervalles régulier, des prières spectaculaires et quelques miracles bien placés lui garantissent la reconnaissance et la protection de la tsarine : il sauve le tsarévitch à plusieurs reprises, quand les médecins l’ont dit perdu. Au passage, il assomme le tsar de conseil, l’exhorte à revenir aux vieilles valeurs de la sainte Russie qui manifestement se résument dans on esprit à boire beaucoup en passant énormément de temps à culbuter joyeusement la moitié de la noblesse du pays dans des lit confortables.

Les ambassadeurs ahuris envoient des rapports étonnés à leurs gouvernements.

A la cour, Raspoutine se fait petit à petit mille ennemis : cocus, aristocrates évincés, maitresses humiliées, dignitaires inquiets de l’ombre de Raspoutine, de ses débauches et de ses excès. Le premier ministre Stolypine le fait surveiller par l’Okhrana. En exil, Raspoutine prédit qu’il finira mal (« la mort suit sa trace, la mort chevauche sur son dos ») : quatre mois plus tard, Stolypine est assassiné par un anarchiste, en plein milieu de l’opéra de Kiev. Et Raspoutine revient au palais, plus influent que jamais.

La guerre éclate, les tensions politiques se multiplient et la révolte qui emportera tout en 1917 se prépare. Les complots se multiplient dans une atmosphère irrespirable.

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Dans la nuit du 29 novembre 1916, Raspoutine est invité sur un vague prétexte chez le prince Youssoupov, un jeune aristocrate richissime. Il s’est décidé à tenir le rôle de Brutus pour sauver une Russie des tsars qui explosera trois mois plus tard. Commence une nuit qui le hantera toute sa vie.

Accueillant comme tout, Youssoupov sert à Raspoutine le bouillon de onze heures : des biscuits truffés de poison, du Madère qui en contient tout autant. Pour être sûr de son coup, les conjurés ont vu large : les doses de cyanure sont prévues pour une dizaine d’hommes.

Raspoutine mange avec appétit - mais voilà : il ne meurt pas. Tout juste se sent-il l’estomac un peu brûlant et l’âme un peu mélancolique. Le voilà qui demande à son assassin hébété de lui jouer des airs tsiganes. Le plus beau, c’est que Youssoupov s’exécute et lui joue de la guitare. Raspoutine se laisse aller un long moment à la tristesse au son du violon, jusqu’à s’endormir. Nerveusement épuisé, Youssoupov monte consulter ses complices qui lui conseillent d’en finir par des moyens plus brutaux.

Il redescend avec et se saisit d’une arme à feu. Alors que Raspoutine s’est levé pour admirer un tableau, Youssoupov lui suggère poliment de faire ses prières. Raspoutine se retourne surpris et le prince lui tire une balle dans la poitrine. Raspoutine s’effondre.

Les complices descendent et tous examinent le corps sans vie, cherchent un pouls qui n’est plus là, bref : constate la mort d’un type qui vient de prendre une balle dans le cœur, a l’estomac bourré de cyanure et pisse le sang sur un parquet.

Ils transportent le corps dans la cave où ils l’étendent sur une table avant de remonter pour se préparer à aller le jeter dansla Neva. Youssoupov, resté au salon, se décide à redescendre dans la cave pour contempler le corps – quand les paupières de Raspoutine s’ouvrent. Youssoupov raconte qu’il a sérieusement cru devenir fou à cet instant et plus encore quand quelques secondes plus tard, Raspoutine parvient à se redresser et s’écroule sur lui. Il commence même à l’étrangler avant que Youssoupov ne parvienne à se dégager et à se ruer au rez-de-chaussée pour appeler à l’aide.

Alertés, les complices redescendent dans la cave – pour voir Raspoutine remonter l’escalier à quatre pattes, atteindre une seconde porte qui donne sur une cour intérieure et sortir. Sidéré, le petit groupe le rattrape dehors. Sous une neige qui tombe de plus en plus drue, dans une sorte de rage collective, ils le battent à mort avec toutes les armes qui leur tombent sous la main, matraques, cannes, bâtons…

D’autres coups de feu éclatent – on retrouvera les traces des balles de trois armes différentes sur le corps. Le dernier coup de feu lui est tiré au beau milieu du front par un des complices – un officier anglais du MI6, soit dit au passage. Raspoutine ressemble encore plus à un cadavre qu’une heure plus tôt.

Après quelques péripéties, les conjurés parviennent à un pont sur la Nevaet le balancent par-dessus le parapet en oubliant un malheureux détail : la Nevaest gelée sur une bonne dizaine de centimètres. Les assassins doivent descendre au beau milieu du fleuve et y creuser un trou assez grand pour qu’enfin, Raspoutine ait la gentillesse de bien vouloir disparaitre. A cause d’une botte oubliée sur le pont par cette belle équipe de pieds nickelés, une enquête est ouverte. Le 1er janvier, bonne année : le corps est retrouvé en aval, entouré d’une épaisse couche de glace. A l’autopsie, les médecins découvriront… de l’eau dans les poumons de Raspoutine. La preuve incontestable qu’il respirait encore en glissant sous la glace dela Neva.

A la place du légiste, j’aurais fait bien attention pendant l’autopsie, je pense. En demandant la présence d’un régiment d’hommes armés, mettons, ou de deux ou trois grenades nucléaires tactiques.

Après avoir absorbé du poison, reçu trois balles qui avaient traversé le cœur, le cou et la tête, subi un passage à tabac qui aurait laissé n’importe qui sur le carreau, été balancé d’un point sur de la glace et plongé dans une eau gelée en plein décembre, Raspoutine était mort noyé.

La légende pouvait commencer. Son cadavre a disparu dans la tourmente de 17. Il ne reste de lui que le livre écrit par Youssoupov en exil, les dossiers complets de la police russe et quelques photos au noir et blanc inquiétants, dont celle de son visage à la morgue.

Raspoutine, c’est le loup des contes. On peut bien le tuer cent fois : il traine toujours aux lisières, lui ou son frère. C’est une ombre dont on ne voit que les yeux. Ils brillent dans la nuit, comme deux feux follets. Ils sont à la frontière du doute, du crime et du froid.

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J’oubliais : à Moscou, au fond d’un bocal rempli de formol flotte tranquillement une énorme biroute qu’on lui attribue.

On peut l’admirer au musée de l’érotisme, un lieu incontournable fondé par un médecin éminent : Igor Knyazkin est directeur du Centre de recherches sur la prostate de l’Académie des Sciences Naturelles de Russie.

Ça ne s’invente pas.

C’est russe. 

23 novembre 2011

Ornithorynque #185

Entre l’arrivée des frimas, la prophétie de Malachie, les quatrains de Nostradamus, le virus H1N1 qui refait surface et les prédictions mayas, ça commence à sentir sérieusement le roussi. L’Apocalypse n’est pas loin. Si tout va mal, ça devrait même péter dans les 18 mois.

Autrement dit, il est grand temps que je me préoccupe sérieusement de l’état de mon âme immortelle. Il va falloir nettoyer tout ça, y compris cette malheureuse histoire de têtards dans le bénitier, que je peux expliquer très simplement.

Dans la liste des bonnes résolutions, j’ai donc prévu une petite ligne. « 2012 : ne plus insulter les autres conducteurs, relever la lunette des toilettes, classer les chaussettes dans le bac à linge sale, peser correctement les croquettes des chats, purifier mon âme. »

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Oui, mais laquelle ?

Les Egyptiens distinguaient neuf éléments, tous nécessaires pour faire une âme : le djet, le ka, le ba, le shut, l’akh, l’ab, le sekhem, le rèn et le sakh. Pas de bras, pas de chocolat et pas de sekhem, pas d’âme. Et avec une seule Edith Piaf, padam, padam, padam.

Homère, qui devait trouver que c’était quand même bien du bordel, a tendance à simplifier salement. Pour lui, l’âme à deux parties : le thumos et la psychè – le miroir, en grec ancien, ce même miroir qu’on passait devant les lèvres d’un mourant pour voir s’il respirait encore. Pour Platon, les âmes ont glissé sur une peau de banane et sont tombée du monde des Dieux. Elles se retrouvent engluées dans les corps des hommes, brisées en trois à géométrie variable : l’appétit, la colère et la raison – les trois moteurs des actions humaines, bonnes ou mauvaises. Et pour faire vite, le brave pékin qui écoute un peu trop son appétit se retrouve réincarné en animal lubrique. Mettons un bouc. Ou un bonobo.

Aristote, la ramène avec sa modestie habituelle pour expliquer qu’il ne voit pas le rapport entre l’âme et les dieux et qu’il faut tout de même être sacrément manche pour ne pas piger du premier coup d’œil que l’intellect agent est le principe actif de notre intellect, celui qui fait en sorte que notre intellect possible saisisse ou devienne les intelligibles. Eh oui. Ce qui avait tendance à clore le débat dans les dîners mondains de l’époque. Tout le monde s’effondrait le nez dans la moussaka.

Epicure considérait que l’âme n’avait rien de plus que le corps : un simple ensemble composé d’atomes, voué à disparaitre. Corps et âme.

Deux rabbins, Abraham ibn Ezra et Abraham bar Hiyya, ont voulu conclure que l’âme comportait finalement trois parties : nêfesh, ru'ah, neshamah. Mais les kabbalistes en ajoutent deux, hayyah et yehidah, qui nous font cinq, y en a un peu plus, je vous le mets quand même ?

Les Chrétiens croient en une âme immortelle créée par Dieu, un principe de vie que Zosime a délimité de façon tout ce qu’il  y a de stricte en 418, au concile de Carthage. Les musulmans ne voient rien à en dire dans le principe : pour eux comme Zosime, l’âme est immortelle et passe devant le jury en fin de parcours.

Où on la pèse.

Comme chez les Egyptiens, où Osiris lui-même s’occupe de la pesée. Comme à peu près partout. Dans tous les mythes, dans toutes les croyances du monde, l’âme passe un sale quart d’heure, à faire nerveusement les cent pas devant la salle d’examen.

Métaphoriquement parlant. 

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En 1907, un médecin américain, Duncan MacDougall s’est pris pour Osiris. Il avait moins de poils sur le museau et une belle blouse plutôt qu’un pagne en lin pour se protéger les roupettes les jambes. Ce scientifique, pas farfelu pour un sou jusque là, mit en place un protocole relativement sérieux pour l’époque qui lui permet de peser six moribonds, juste avant et juste après leur mort. Ses expériences signalèrent à chaque fois une perte de poids inexpliquée, variable et systématique, dans les secondes qui suivaient l’arrêt du cœur.

Oh, une différence de pas grand-chose. Un petit chouïa tout ce qu’il y a de ténu. Mais le chiffre du premier cas est resté célèbre : en mourant, le patient avait perdu vingt-et-un grammes au passage à niveau.

Vingt-et-un grammes disparus sans explications et sans laisser d’adresse. Et le plus étonnant de l’affaire, c’est que le docteur appliqua le même protocole à une quinzaine de chiens en les aidant d’ailleurs un peu à passer l’arme à gauche et en utilisant strictement le même protocole : aucune perte ne put être mesurée.

Certes, scientifiquement, l’expérience ne vaut pas tripette pour un nombre décourageant de raisons que ceux que ça intéresse gagneront à examiner de près, par exemple ici. Elle ne prouve pas avec certitude que les morts maigrissent.  Elle ne prouve pas davantage que ce poids qui manque est celui d’une âme. Tout au plus prouverait-elle que quelque chose quitte le corps, quelque chose que les chiens n’en ont pas. Le reste relève de chacun.

Et si l’expérience ne vaut pas un clou de cercueil, toujours est-il qu’aucun scientifique ne s’est depuis risqué à la reproduire avec des outils du jour plus précis et plus impitoyables. Pourquoi ? L’éthique ?  Difficile d’imaginer un processus biologique plus étudié que la mort ces cent dernières années. On a examiné les mourants sous toutes les coutures. On les a mesurés, on a branché dessus des trucs et des machins, on les a scannés et radiographiés jusqu’à plus soif.

Au point qu’on ne sait pas tellement plus qu’hier ce qu’est exactement la mort et que plus un juriste ni un médecin ne s’y retrouve, sans parler des proches. On n’est plus très surs. On s’attend à tout quand on ouvre les tiroirs de la morgue.

Et puis la beauté de la chose n’est pas là. Elle est dans cette espèce de poésie étrange qui sort par surprise du labo d’un médecin, d’une chambre d’hôpital et du souffle des hommes qui meurent. 

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Puisque les croyants, les médecins et les philosophes de tous les temps ne sont pas fichus de s’entendre, il n’y a plus qu’à trouver un luthier.

Lui vous dira, en bon artisan, que l’âme est cette petite pièce de bois qui relie la table et le fond d’une contrebasse, d’un violon ou d’un alto.

Sans son âme, le meilleur stradivarius du monde fait un bruit de crécelle. 

16 novembre 2011

Ornithorynque #184

Je suis retombé sur moi-même. Sans trop me faire mal.

En ouvrant des tiroirs, j’ai découvert un tas de vieilles feuilles rangées à la va-comme-je-te-pousse dans une chemise aux élastiques fatigués, couvertes de pattes de mouches. Mes premières tentatives d’écriture.

Il y avait aussi des pages volantes, autrefois martelée par les coups de fouet d’une machine à écrire au capot jaune vif dont j’entends encore les claquements secs. Je me souviens du Noël où j’ai reçu cette machine. Ça fera sourire les enfants du traitement de texte, mais j’entrais dans la modernité, j’accédais à un symbole. Une machine à écrire, ça faisait… vrai, ça faisait Hemingway. C’était la promesse du style, presque la garantie d’un talent. On allait voir ce qu’on allait voir.

Le bruit en coup de fouet des tiges qui venaient frapper le papier a disparu dans la fosse commune du temps, comme le « ting » du chariot en bout de course. Ça faisait un boucan du diable et le chat se planquait sous le lit.

On n’écrivait jamais sans son petit pot de Tipp-Ex à proximité, pour corriger telle ou telle faute de frappe. Il fallait repasser par-dessus ensuite, en tentant de se caler au jugé avec des résultats plus ou moins heureux. Et comme on n’était jamais suffisamment patient, le liquide n’avait pas le temps de sécher correctement ; le tout donnait une sorte de croûte molle, de mélange répugnant d’encre et de plâtre. On retrouvait cette gadoue à moitié séchée jusque sur le ruban encreur, qu’on tenter de nettoyer pendant dix minutes en s’en foutant plein les doigts avant d’envoyer paitre tout ce merdier pour se mettre à la peinture sur soie. 

L’écriture relevait du sport de combat.

Je me suis mis à relire quelques-unes de ces pages, à moitié consterné, à moitié attendri par le moi-même d’il y a vingt ans.

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 Je me suis revu à quinze ans, la tête pleine d’idées qui refusaient de s’ordonner, d’ambitions mal maitrisées, d’aspirations floues sur les bords, d’orgueil et d’inconscience. Je voulais écrire, voilà qui était entendu - quoi, je n’en savais trop rien. Je me prenais pour Rimbaud sur des feuilles à grands carreaux, en faisant quand même bien attention à ne pas déborder sur le filet rose pâle qui marquait la marge. Je voulais de la lave en fusion et j’avais bien du mal à mettre le feu à mes bouts de papier. Je me figurais que le travail gêne la pulsion, l’instantané d’une écriture, qu’il fallait laisser s’écouler l’encre de la façon la plus brute possible – ce qui est une vision de feignant qui pense qu’on ne doit pas travailler sous prétexte que c’est de l’art. On s’en rend compte au fur et mesure, avec le temps. Il nous apprend beaucoup de choses, en bon pédagogue – le roi de la formation continue, en quelque sorte. 

J’accumulais de grandes fresques romanesques qui ne dépassaient pas les quatre pages, je faisais dans la fantasy, le suspense, le cadavre exquis, le poème... (En prose : les rimes demandent de la patience, ce qui n’est pas ce que je qualifierai de  première qualité chez moi)

Et la nouvelle d’épouvante.

Pour être épouvantable, c’était épouvantable.

Je ne m’en rendais pas entièrement compte, heureusement. Sitôt une page finie, je me précipitais fiévreusement pour la montrer à droite et à gauche, à la recherche de je ne sais quelle adhésion, comme un chien qui fait le beau, comme le gamin tout fier qui rentre de l’école ventre à terre avec son collier de nouilles ou sa maison de schtroumpf en terre cuite.

« Agade, agade : c’est moi qui l’ait fait ». Tout fier mais un rien inquiet tout de même à l’idée que ça puisse ne pas plaire. Parce qu’il sait au fond de lui que peut-être, il n’y a pas consacré tout le soin qu’il aurait pu.

Ce que je fais mérite les mêmes reproches qu'à l'époque d'ailleurs, d'une certaine façon. Et quand bien même ? J’ai passé l’âge de la course au bon point, j’ai admis une fois pour toutes que je ne serais ni Baudelaire, ni Villon, ni Montaigne, ni même Dan Brown. Question de talent, de travail et de  temps aussi. Et j’ai aussi appris à m’en tamponner la coquille comme de mon premier brouillon.

Ce n’est pas parce que Michel-Ange a peintla Sixtine qu’on doit arrêter de peindre chez soi, devant son chevalet, avec ses tubes de gouache.

 Il y a de la place pour un honnête artisanat à côté des hommes de talent ou de ceux qui vendent énormément de livres – et ce sont parfois les mêmes. Petit à petit, chronique après chronique, je commence à voir à peu près où je vais. La logique d’ensemble se dessine, à touches successives. Je me dis dans mes moments d’optimisme que mises bout à bout elles auront permis de partager deux ou trois choses ici ou là, avec tel ou tel, d’agacer, de faire sourire. Que prises dans leur ensemble, elles forment un tout qui a sa cohérence.

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Une personne qui a largement mérité mon plus profond mépris depuis, et qui voulait me faire du mal, m’a dit un jour « de toute façon, je ne te lirai plus, tu ne m’intéresses pas ». La narine frémissante, comme si elle venait de libérer l’arme absolue, comme si elle s’attendait à ce que je m’effondre en larmes en criant que c’était trop affreux, comme si elle pensait que j’allais avoir du mal à m’en remettre.

Outre le mépris que m’inspire cette façon miteuse de chercher à blesser, elle était en retard de vingt ans. J’en aurais fait une maladie à quinze ans, je m’en remets largement aujourd’hui. Je n’écris plus pour faire plaisir ou pour obtenir des sucres. J’écris parce que j’aime ça, que je joue de la guitare comme une palourde et que quand je dessine un cheval, on dirait un fer à repasser.  

Pour le reste, qui m’aime me suive, qui ne m’aime pas fait bien comme il lui chante, et qui me fait des reproches affectueux sera toujours le bienvenu. 

 

06 novembre 2011

Ornithorynque #183

Le jour de la Toussaint 1530 naissait à Sarlat, dans le Périgord, un homme qui mourut de dysenterie 32 ans, 9 mois et 17 jours plus tard.

C’est bien court. Il avait pourtant trouvé le temps de devenir l’ami de Montaigne (« si on me presse de dire pourquoi je l'aimais, je sens que cela ne se peut exprimer, qu'en répondant : parce que c’était lui, parce que c’était moi. ») et d’écrire un petit livre de rien du tout, le Discours de la Servitude volontaire. Il ne rapporte rien à personne, se trouve facilement sur le net, aucun éditeur n’y trouve son compte et son auteur ne risque pas de courir les plateaux.

Lisons-le, au lieu de nous ruer sur les 30 pages d’Indignez-vous, un livre bien sympathique qui n’a que le défaut d’être écrit comme un cochon, ce qui n’est pas grave, et de rester le nez collé à son époque, ce qui l’est davantage. Qui ne prend pas de recul manque de perspective. Hessel est léger. Il court dans la neige sans y laisser de traces bien profondes. Il ne risque pas grand-chose – et ne fait pas courir grand risque à qui que ce soit non plus.

Au contraire. L’époque adore saluer l’esprit de rébellion – surtout quand ce sont des sages inoffensifs qui en font preuve. Quelques cravatés, constatant les chiffres des ventes, prennent ici ou là le temps de saluer la leçon d’un éclairé. Tout en se disant que quand Pépé aura fini, on lui mettra un plaid sur les genoux. Qu’il ne prenne pas froid surtout, qu’on le soigne bien. Cause toujours, Stéphane. Ton livre sera un alibi de plus, la démonstration de l’ouverture d’esprit de ceux-là même que tu attaques.

Pendant ce temps, la caste opiniâtre des puissants clapote et se reproduit, indifférente à ceux qui cautionnent l’illusion, comme elle est indifférente aux quelques tentes qu’on dresse sous ses tours. Elles dureront ce que dure la belle saison.

C’est une des raisons qui poussent à chercher ailleurs ce que Hessel rate de peu. Les morts ne sont pas englués dans l’époque et ne sont guère soumis à la tentation.

La Boétie a écrit sur l’amitié et sur le pouvoir, deux grandes choses inexplicables.  

Je le relis quand je cherche un de ces hommes capables d’exprimer clairement la pensée qui justement nous échappe. J’y reviens pour le plaisir de cette sainte colère qui le prend devant les tartufferies des puissants et la docilité des faibles, cette docilité qui les prend quand on leur affirme qu’ils n’ont le choix qu’entre l’ordre et le chaos.

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Il traine dans l’air quelque chose comme l’impression persistante qu’on se paye notre tête à cent sous de l’heure.  

Par trois fois déjà, en France, en Hollande et en Irlande, des peuples qui avaient dit non se sont vus reposer la question trois mois plus tard. Du moins quand on a pris la peine de la reposer, au lieu de se faciliter la vie en faisant passer par la fenêtre du parlement la question refusée dans les bureaux de vote.

Voilà la quatrième. Il est venu une étrange idée à l’élu d’un peuple : lui demander son avis quant à la façon dont il préférait être mangé.

On l’a proprement remis à sa place. On lui a expliqué que ce n’est pas démocratique de demander l’avis du peuple. On lui a dit que c’était une forfaiture d’annoncer de but en blanc un truc pareil, pourtant annoncé six mois plus tôt. On lui a dit que les marchés n’attendaient pas. Les pauvres biquets sont inquiets, il faut les rassurer. On leur a fait un poutou dans le cou, avec un gros câlin. On lui a dit qu’il repartirait les poches vides et le monsieur s’est vendu pour un plat de lentilles et trente deniers.

Quelque chose me dit que la fameuse main invisible nous tient bien serrés au creux de sa paume. Elle se crispe un peu de temps en temps, histoire de rappeler qui possède qui.

L’ordre ou le chaos pour justifier un oukase, donc. L’alternative à un seul terme, c’est un moyen commode d’obtenir la réponse qu’on souhaite. On expliquait déjà aux colonisés que leur gamelle pleine venait en récompense du collier qu’on leur avait passé au cou. Mais la gamelle n’était pas si remplie que cela, tandis que le collier était bien serré et les coups de fouet bien fréquents. 

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Mais le chaos est-il bien sûr ? Et qui nous a menés là ?

Ceux qui prétendent nous en sortir.

Quand on a tué le cochon dans un village et que chacun, le lendemain, ne trouve dans son assiette qu’un ongle de pied, le bout d’un groin, quelques poils ou une once de lard maigre, de deux choses l’une. On peut se convaincre que tout compte fait, tout est bon dans le cochon.

Ou se demander qui a bien pu se goinfrer de l’essentiel du foutu cochon.

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Curieuse idée de la hiérarchie des choses dans une démocratie que de placer les marchés avant les peuples. Car enfin, il n’est pas question de dire que les peuples ont raison par nature. Il est question de dire qu’ils sont souverains et qu’ils ont le droit d’avoir tort. Du moins le croyaient-ils. C’est bien ce qu’on leur avait vendu d’ailleurs, et qui fut bien commode parfois pour se trouver quelque légitimité, du temps où ce genre de colifichets était utile.

La chute est rude quand ils découvrent qu’ils ne sont que des prétextes. Nous en sommes là : c’est une sale chose que le peuple. Le pouvoir, c’est pour les gens sérieux et compétents. Ils travaillent tant et pour si peu. Les puissants sont des purs.

Laissez-les faire et demain, ce sera mieux. Demain, ce sera bien. On pourra se permettre de vous demander votre avis, demain. D’en tenir compte, c’est autre chose mais demain ? On rase gratis,  bien sûr.

Faites-leur confiance, écoutez-les.

Ils ne demandent qu’à nous caresser l’oreille, depuis qu’ils ont saisi que c’est plus simple et plus économique que de nous briser les reins.