01.06.2009

Ornithorynque n°91

Pauvre Dodo. Pensez donc. L’évolution vous a fait avancer cahin-caha vers la forme générale d’une grosse dinde, avec un croupion de mère de famille californienne qui traine au ras des pâquerettes, l’œil rond et un bec à vous faire envier la discrétion de celui des toucans. Bref, vous avez tiré le gros lot le jour de la distribution du prix Darwin : celui du génotype qui fait rire.

Et puis Hosanna au plus haut des cieux, voilà que vous vous trouvez la planque écologique parfaite : l’île Maurice. Pas un prédateur. Le pied total pendant des millénaires. Plus qu’à se reproduire comme des lapins en profitant de la vie. Sauf qu’à ce rythme de glandeur, on s’étiole, on s’avachit, les jeunes ne respectent plus rien, on glisse sur la mauvaise ponte.

Et un beau matin, les Hollandais débarquent. Des Hollandais violents, pire que les nôtres, ceux qui migrent en caravane chaque été pour bouffer du gouda qui brille la nuit sous les pins parasols de notre belle Provence, en foutant au passage un bordel monstre à tous les péages possibles entre Lyon et la Côte. Pendant que les autres travaillent. Cochons.

Eh bien ceux-là sont pires. Ils viennent de subir des mois d’océan sans escale, ils ont faim, ils sont épuisés, ça sent la morue jusque dans le cœur des frites, ils en ont marre de bouffer des embruns pour pas un rond, ils grognent en batave, bref : ils se verraient bien se reconvertir comme agriculteurs dans la Beauce.

Et là, au moment où ils ne croient plus en Dieu, ils tombent sur l’île Maurice et le Dodo. Soit un cadre de rêve, surtout quand on vient d’un fichu polder, et le gibier le plus couillon de toute la Création. Le tout dans le même paquet cadeau.

Ca se chasserait presque dans un hamac, le Dodo. On laisse pendouiller négligemment un bras avec un gourdin au bout, on laisse tomber deux ou trois graines en dessous, et paf, le Dodo.

En 80 ans c’était plié. Plus un seul Dodo sur toute l’île Maurice, ni nulle part ailleurs. Et je sais de quoi je parle, j’en reviens, j’ai bien regardé partout : pas un Dodo.

________

C’est un monde, l’île Maurice, pas une carte postale.

Un petit monde où les bureaux de tabac s’appellent des tabagies, où les gamins des écoles jouent sur des plages de sable à l’heure des récréations, où le créole se mêle à l’anglais qui se mêle au français dans un joyeux foutoir. Il y a ces noms qu’on ne trouve que là où le français a pris ses aises : Bois-Chéri, les Trois Mamelles, Curepipe, Flic en Flac, Camp Diable ou la Pointe des Lascars.

Il y a tous ces sourires dans des visages d’hindous, de Noirs, de métis, de descendants d’esclaves ou de planteurs. Il y a aussi la face sombre, les pieds nus et sales, les visages brisés de fatigue, de lassitude, de tristesse, de duretés, plantées en haut des corps cassés, épuisés d’une vie sans la moindre douceur. Les mains qui se tendent pour réclamer quelques roupies, pour un pauvre service qu’on n’a pas demandé. Il y a cette fierté blessée aussi de celui qui a rendu un beau service, au bord d’une route, pour une sombre histoire de pot d’échappement brisé net, et qu’on vexe en lui tendant un billet froissé.

Il y a ces uniformes des mômes, qui sortent en piaillant d’écoles mal fichues, peintes à la diable. Il y a ces banians qui laissent pendre leurs branches devant les bancs des maitresses. Les champs de canne, qu’on coupe, qu’on élague et qu’il faut mordre pour goûter en mâchant à la saveur de l’eau gorgée de sucre.

Il y a des rideaux rouges aux fenêtres des églises et des dauphins noirs et vifs au-delà du corail, qui roulent sur eux-mêmes dans l’eau sombre de l’Océan Indien, pour le beau plaisir de vous marquer la mémoire d’un instant d’élégance.

Il y a des gosses en mobylette qui n’ont pas de phares pour rouler dans la nuit. Ils roulent tout de même. Il y a des langoustes qui cuisent sur les grilles tendues d’un feu de fortune.

Il y a de la couleur à chaque seconde.

Des couleurs qui n’ont de sens et de densité que là-bas. Le brun changeant des terres  nues, douces comme du cuir, à l’intérieur de l’île, le vert de pierre précieuse de l’eau, le rouge, l’ocre et le bleu des enduits qui habillent les boutiques et les étals. Le rouge du sang des bêtes écorchées, au marché de Port-Louis, une couleur pleine d’une odeur de sang étouffante.

Il y a le bruit immense des grenouilles, la nuit, dans le vent qui souffle sans relâche, retenu par rien. Il a ces mille sortes de palmiers. Il y a le roux du sucre, l’odeur du rhum et les particules de thé qui flottent dans l’air.

Il y a toi à mes côtés, face à tout ça.


________

Et puis il y a l’alligator.

Au départ, dans la pyramide alimentaire, on s’imagine plutôt en dessous de l’alligator, voyez ? Que l’alligator croque Odile, c’est dans l’ordre des choses, mais l’inverse ne parait pas évident, si ?

Et puis un beau matin, on visite un parc naturel, lequel héberge un restaurant, lequel héberge des cuisiniers, lesquels hébergent des alligators dans plusieurs casseroles. 

Bien fait. Je n’ai jamais pu saquer ces bestioles. Ca tient aux documentaires animaliers, j’imagine. Ca ressemble à un sac à main, ça a l’œil morne, ça fait son innocent, ça glandouille dans 30 cm d’eau sale et sans crier gare, ça saute brusquement à la gorge de la biche innocente qui vient s’abreuver au marigot dans la douceur du soir.

Je n’allais pas rater ça : j’ai pris des brochettes d’alligator.

Eh bien je vais vous dire, on s’en fait une fausse idée, de l’alligator. On croit que ça sert qu’à tuer la maman de Bambi, alors que cuit avec une pointe de curry, c’est à s’en taper le popotin par terre.

Avec du rythme et de l’enthousiasme.

30.03.2009

Ornithorynque n°90

La dernière fois que je suis passé devant l’école élémentaire des Clairs Logis, elle n’avait pas trop changé. Les lignes bleues du terrain de hand étaient repeintes depuis peu et les cages étaient neuves. L’un des deux saules pleureurs avait disparu. Mais les alignements de porte-manteaux étaient toujours au même endroit sous le préau. Le bac à sable maigrichon où on s’essayait au saut en longueur n’avait pas bougé. Le bitume rugueux sur lequel j’ai bien du laisser en cumulé quinze ou vingt peaux de genoux n’avait pas bougé non plus.

Des dizaines de gamins courraient dans tous les sens comme des dératés. D’autres tenaient de grandes conversations à cinq ou six, épaules rentrées, formant un cercle bien fermé aux regards. D’autres avaient tendu un élastique. D’autres se tendaient des cartes avec un air grave.

Une autre fois, il y a plus longtemps, j’avais pu y rentrer. J’étais monté à l’étage des classes des grands. J’étais rentré dans mes anciennes salles de classes. Les murs avaient un peu changé, les affiches de lutte anti-tabac s’étaient un peu modernisées – quoique : celle qui montrait une cigarette plantée au bout d’un hameçon était toujours là. On en trouvait une autre avec les paroles de la Déclaration Universelle des Droits de l’Enfant.

Je préférais celles de mon enfance où on voyait tracés sur des panneaux de trois mètres le foie de l’alcoolique et le poumon de l’homme sain, c’était plus drôle et les couleurs étaient plus vives. Surtout pour le foie.

Il n’y avait plus les belles cartes de géographie Armand Colin qu’on suspendait au tableau par leurs œilletons en cuivre. Je n’ai pas non plus retrouvé l’odeur de la craie, le tableau n’était plus noir. Il n’a jamais été vraiment noir, d’ailleurs. Plutôt vert olive. Les brosses pleines de poussière ne trainaient plus dans le support. Le seau où trainait l’éponge qui servait chaque soir à rendre au tableau sa pureté d’origine n’était plus là non plus. Il n’y avait plus d’estrade et le bureau du maître était au même niveau que celui des élèves.

Mais tout le reste était là. Les crayons dans les petits pots. Les tables bien rangées. Les affiches roulées dans un coin, derrière une armoire. Les posters et les affichettes punaisées au mur. Tout le petit fatras entassé dans des blocs de rangement. Les germes de je ne sais quelle lentille en train de pousser doucement dans des petits pots alignés contre la fenêtre. La cage d’un lapin, sans lapin. L’odeur de colle et de peinture.

_________


Certains après-midis, on avait des ateliers.

Des ateliers cuisine, où on apprenait à saboter des petits sablés. On les ramenait le soir. Toute la famille s’étouffait dessus avant de se ruer sur la carafe d’eau en réussissant à articuler dans un dernier râle que c’était vraiment très bon. Papa faisait une petite trachéotomie de routine à tout le monde. On évitait le drame in extremis. Ensuite, on lançait ce qui restait des sablés aux canards. Avec un peu de chance, on arrivait à en toucher un. Ca nous donnait de quoi manger le soir.

Des ateliers musique, où on apprenait à saboter de la chanson populaire à la flûte à bec sous la haute autorité de M. Villeboeuf, qui avait bien du courage. Il défilait chaque année pour le carnaval. Il jouait de la trompette à travers sa grosse moustache. On aurait dit un morse.

Des ateliers pyrogravure, où on apprenait à saboter du bois. Confiez à des gosses un machin dont le bout métallique chauffe à 200 degrés en lui recommandant de ne pas appuyer trop longtemps pour éviter de fiche le feu à sa planchette, comptez jusqu’à trois et faîtes le 18.

Des ateliers poterie, où on apprenait à saboter de la glaise. On se rendait hors de l’école, chez une affreuse bonne femme qui devait se laver les années bissextiles et on tripotait des kilos de terre sur la toile cirée de la table d’un salon qui sortait tout droit de chez Zola. Elle nous demandait de faire des cendriers pour nos parents, en forme de maison de schtroumpf. La fumée de la cigarette était censée s’évacuer par la cheminée. J’aimerais bien voir la tête du recteur si on lui disait aujourd’hui qu’un de ses instituteurs permettait à ses mômes de sculpter des cendriers.

Elle a trainé des années sur la cheminée du bureau de ma mère, la maison de schtroumpf. Elle ne fume pas. Ma mère, pas la maison. Enfin du coup, la maison non plus.

Et des ateliers dessin où on peignait toujours à la gouache le même foutu bouquet de bégonia dans son vase en toc. Le dessin croûteux finissait punaisé dans la cuisine de mémé Suzanne, qui me prenait pour Picasso et même pour mieux encore.

Avec moi, au moins, on reconnaissait le sujet, alors que Guernica, hein, c’est bien gentil cinq minutes mais si on commence à parler d’art pour une tête de cheval mal foutue et des crânes sans cheveux qui hurlent sous une ampoule qu’on reconnaît tout juste, tout ça en noir et blanc, là, ça lui semblait fumeux.

Non, l’art, c’est le bégonia.

_________

Je pourrais dire que ça remonte à hier. Ce ne serait qu’une image un peu facile. Ca remonte à un peu plus loin qu’hier.

Avant-hier, mettons.

Qu’est-ce qui reste de ce gamin édenté qui souriait dans sa salopette orange sur les photos de classe et qui porte le même nom que moi ? Il parait qu’il était étourdi et qu’il était bavard. Qu’il s’est fait même fait bâillonner au scotch à plusieurs reprises. J’ai bien peur qu’il n’ait pas trop changé là-dessus.

Il m’est pourtant un peu inconnu, vingt-cinq ans plus tard. Je ne sais plus trop ce que pouvaient être ses rêves ou ses attentes. Peut-être qu’il n’en avait pas. Peut-être qu’on vivait au jour le jour nos angoisses et nos sourires.
Je sais qu’il aimait lire assis en tailleur, calé dans le plaid bleu usé qui recouvrait l’abominable canapé marron de chez sa grand-mère. Surtout s’il avait fauché le bouquin là où il ne devait pas.
Je sais qu’il échangeait des images Panini avec ses copains.
Je sais qu’il se retrouvait souvent gardien quand on organisait des foots dans la cour.
Je sais qu’il se prenait pour Borg quand il jouait au tennis contre le mur du garage et que pour lui, c’était Roland Garros et les cris de la foule.

_________


Il parait que les physiciens ne peuvent pas démontrer que les univers parallèles n’existent pas. J’aimerais bien.

Ca voudrait dire qu’il est encore quelque part là-dedans, et pas seulement son ombre sous ma caboche. J’espère qu’il n’y sent pas trop mal. J’espère qu’il continue à rater tous ses arrêts au foot et à se faire enguirlander par ses copains. J’espère qu’il joue aux billes et qu’il a des sparadraps sur les genoux. J’espère qu’il lui reste encore à lire tous les Arsène Lupin. Je lui conseillerais bien 813 : c’est le meilleur.

Ca me ferait chaud au cœur qu’il existe, cet univers là.

Ornithorynque n°90

La dernière fois que je suis passé devant l’école élémentaire des Clairs Logis, elle n’avait pas trop changé. Les lignes bleues du terrain de hand étaient repeintes depuis peu et les cages étaient neuves. L’un des deux saules pleureurs avait disparu. Mais les alignements de porte-manteaux étaient toujours au même endroit sous le préau. Le bac à sable maigrichon où on s’essayait au saut en longueur n’avait pas bougé. Le bitume rugueux sur lequel j’ai bien du laisser en cumulé quinze ou vingt peaux de genoux n’avait pas bougé non plus.

Des dizaines de gamins courraient dans tous les sens comme des dératés. D’autres tenaient de grandes conversations à cinq ou six, épaules rentrées, formant un cercle bien fermé aux regards. D’autres avaient tendu un élastique. D’autres se tendaient des cartes avec un air grave.

Une autre fois, il y a plus longtemps, j’avais pu y rentrer. J’étais monté à l’étage des classes des grands. J’étais rentré dans mes anciennes salles de classes. Les murs avaient un peu changé, les affiches de lutte anti-tabac s’étaient un peu modernisées – quoique : celle qui montrait une cigarette plantée au bout d’un hameçon était toujours là. On en trouvait une autre avec les paroles de la Déclaration Universelle des Droits de l’Enfant.

Je préférais celles de mon enfance où on voyait tracés sur des panneaux de trois mètres le foie de l’alcoolique et le poumon de l’homme sain, c’était plus drôle et les couleurs étaient plus vives. Surtout pour le foie.

Il n’y avait plus les belles cartes de géographie Armand Colin qu’on suspendait au tableau par leurs œilletons en cuivre. Je n’ai pas non plus retrouvé l’odeur de la craie, le tableau n’était plus noir. Il n’a jamais été vraiment noir, d’ailleurs. Plutôt vert olive. Les brosses pleines de poussière ne trainaient plus dans le support. Le seau où trainait l’éponge qui servait chaque soir à rendre au tableau sa pureté d’origine n’était plus là non plus. Il n’y avait plus d’estrade et le bureau du maître était au même niveau que celui des élèves.

Mais tout le reste était là. Les crayons dans les petits pots. Les tables bien rangées. Les affiches roulées dans un coin, derrière une armoire. Les posters et les affichettes punaisées au mur. Tout le petit fatras entassé dans des blocs de rangement. Les germes de je ne sais quelle lentille en train de pousser doucement dans des petits pots alignés contre la fenêtre. La cage d’un lapin, sans lapin. L’odeur de colle et de peinture.

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Certains après-midis, on avait des ateliers.

Des ateliers cuisine, où on apprenait à saboter des petits sablés. On les ramenait le soir. Toute la famille s’étouffait dessus avant de se ruer sur la carafe d’eau en réussissant à articuler dans un dernier râle que c’était vraiment très bon. Papa faisait une petite trachéotomie de routine à tout le monde. On évitait le drame in extremis. Ensuite, on lançait ce qui restait des sablés aux canards. Avec un peu de chance, on arrivait à en toucher un. Ca nous donnait de quoi manger le soir.

Des ateliers musique, où on apprenait à saboter de la chanson populaire à la flûte à bec sous la haute autorité de M. Villeboeuf, qui avait bien du courage. Il défilait chaque année pour le carnaval. Il jouait de la trompette à travers sa grosse moustache. On aurait dit un morse.

Des ateliers pyrogravure, où on apprenait à saboter du bois. Confiez à des gosses un machin dont le bout métallique chauffe à 200 degrés en lui recommandant de ne pas appuyer trop longtemps pour éviter de fiche le feu à sa planchette, comptez jusqu’à trois et faîtes le 18.

Des ateliers poterie, où on apprenait à saboter de la glaise. On se rendait hors de l’école, chez une affreuse bonne femme qui devait se laver les années bissextiles et on tripotait des kilos de terre sur la toile cirée de la table d’un salon qui sortait tout droit de chez Zola. Elle nous demandait de faire des cendriers pour nos parents, en forme de maison de schtroumpf. La fumée de la cigarette était censée s’évacuer par la cheminée. J’aimerais bien voir la tête du recteur si on lui disait aujourd’hui qu’un de ses instituteurs permettait à ses mômes de sculpter des cendriers.

Elle a trainé des années sur la cheminée du bureau de ma mère, la maison de schtroumpf. Elle ne fume pas. Ma mère, pas la maison. Enfin du coup, la maison non plus.

Et des ateliers dessin où on peignait toujours à la gouache le même foutu bouquet de bégonia dans son vase en toc. Le dessin croûteux finissait punaisé dans la cuisine de mémé Suzanne, qui me prenait pour Picasso et même pour mieux encore.

Avec moi, au moins, on reconnaissait le sujet, alors que Guernica, hein, c’est bien gentil cinq minutes mais si on commence à parler d’art pour une tête de cheval mal foutue et des crânes sans cheveux qui hurlent sous une ampoule qu’on reconnaît tout juste, tout ça en noir et blanc, là, ça lui semblait fumeux.

Non, l’art, c’est le bégonia.

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Je pourrais dire que ça remonte à hier. Ce ne serait qu’une image un peu facile. Ca remonte à un peu plus loin qu’hier.

Avant-hier, mettons.

Qu’est-ce qui reste de ce gamin édenté qui souriait dans sa salopette orange sur les photos de classe et qui porte le même nom que moi ? Il parait qu’il était étourdi et qu’il était bavard. Qu’il s’est fait même fait bâillonner au scotch à plusieurs reprises. J’ai bien peur qu’il n’ait pas trop changé là-dessus.

Il m’est pourtant un peu inconnu, vingt-cinq ans plus tard. Je ne sais plus trop ce que pouvaient être ses rêves ou ses attentes. Peut-être qu’il n’en avait pas. Peut-être qu’on vivait au jour le jour nos angoisses et nos sourires.
Je sais qu’il aimait lire assis en tailleur, calé dans le plaid bleu usé qui recouvrait l’abominable canapé marron de chez sa grand-mère. Surtout s’il avait fauché le bouquin là où il ne devait pas.
Je sais qu’il échangeait des images Panini avec ses copains.
Je sais qu’il se retrouvait souvent gardien quand on organisait des foots dans la cour.
Je sais qu’il se prenait pour Borg quand il jouait au tennis contre le mur du garage et que pour lui, c’était Roland Garros et les cris de la foule.

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Il parait que les physiciens ne peuvent pas démontrer que les univers parallèles n’existent pas. J’aimerais bien.

Ca voudrait dire qu’il est encore quelque part là-dedans, et pas seulement son ombre sous ma caboche. J’espère qu’il n’y sent pas trop mal. J’espère qu’il continue à rater tous ses arrêts au foot et à se faire enguirlander par ses copains. J’espère qu’il joue aux billes et qu’il a des sparadraps sur les genoux. J’espère qu’il lui reste encore à lire tous les Arsène Lupin. Je lui conseillerais bien 813 : c’est le meilleur.

Ca me ferait chaud au cœur qu’il existe, cet univers là.

17.03.2009

Ornithorynque n°89


J’ai envie de vous parler de littérature et d’écrivains.

Pour ceux qui ont survécu à cette première phrase, continuez à ne pas partir : il me semble que j’ai des choses à vous dire à propos de gens réduits à un petit tas de poussière. Ils écrivaient des trucs et des machins il y a lurette.

Mais on peut toujours savoir aujourd’hui ce qu’ils avaient dans la caboche. Si ce n’est pas la définition même de la télépathie, je veux bien être pendu.

Vous l’avez lu, Aristophane ?
Encore un dont le nom fait reculer instantanément, un peu comme Omar Khayyâm dont je parlais je ne sais quand.

Vous annoncez Khayyâm, tout de suite on se dit : et allez, c’est parti, il va nous embistrouiller avec son poète persan à la graisse de hérisson.

Sauf que Khayyâm, c’est un homme capable d’écrire des choses comme ça :


À quoi réfléchis-tu, mon ami ? Tu penses à tes ancêtres?
Ils sont poussière dans la poussière.
Tu penses à leurs mérites ? Regarde-moi sourire.
Prends cette urne et buvons, en écoutant sans inquiétude le grand silence de l'univers.

En quatre vers, on ressent davantage le sens du mot amertume qu’à travers tous les dictionnaires du monde. Et on en connaît aussi l’antidote : l’amitié. Et que pour écrire ça, il faut avoir vécu le pire et son contraire.

_________

Concernant mon brave Aristophane, c’est la même chose : il y a un quelque chose qui gêne, comme toujours avec les auteurs classiques. Ca vous a un petit côté ruine antique, vous savez ? «Suivez le guide, nous allons passer dans ce qui était à l’époque l’oikios, prêtez la plus grande attention à la finesse du pavement».

Du coup, les snobs font ceux qui connaissent, l’air entendu.
Les autres ont le mérite de la franchise, ils assument un joyeux je-m’en-foutisme.
Pendant ce temps-là, personne ne le lit.

Vous devriez, c’est du théâtre. Et l’avantage avec le théâtre, c’est que si on s’ennuie à la lecture, on a moins de remords à le lâcher en cours de route que devant l’Ulysse de Joyce. Allez savoir pourquoi, on a moins de mauvaise conscience. Ca vous a un petit côté moins sérieux, le théâtre. On s’en veut moins de poser son livre si on s’ennuie ; c’est moins épais qu’un roman.

Et surtout, avec Aristophane, on s’éloigne un gros tantinet de ce qui fait peur dans la culture antique. Vous dites « antiquité », on voit tout de suite deux types qui s’engueulent en grec ancien sur l’agora devant quatre pelés et deux hoplites, avant de se suicider à coups de bols de cigüe. Dans l’esprit se forme quelque chose comme « Aussi vieux, ça doit être fameusement barbant ».

Oubliez ça.

Aristophane n’était pas joué dans les grands théâtres de pierre qui n’en finissent plus de mourir aujourd’hui, sous le ciel bleu vif des campagnes grecques.

Il était joué en plein cagnard, sur une pauvre scène de bois, devant un public de paysans et de tenanciers de bistrots assis sur des gradins bourrés d’échardes. Et il les faisait rire aux larmes, ce qui est bon. Et d’eux-mêmes, ce qui est meilleur.

Il avait, Dieu me pardonne, des couilles au cul. En pleine guerre contre Sparte, en plein délire nationaliste, alors qu’Athènes n’en finit plus de vouloir la guerre pour la guerre, le voilà qui amuse des Athéniens fous de haine, en leur montrant leurs ridicules, en leurs flanquant devant les yeux la stupidité sans nom de leurs foutues guerres du Péloponnèse. Le voilà qui se paye la tête de Socrate avec une mauvaise foi sans nom, avec une méchanceté pleine de talent. Le voilà qui parle de nichons, de roubignolles et de cocus. Mot pour mot. Le voilà qui insulte Euripide, qu’il trouve aussi pénible que les gamins d’aujourd’hui, quand on leur ânonne en sixième les noms des grands dramaturges de l’Antiquité. Le voilà qui l’attaque bassement, salement, plus odieux qu’un Céline, plus méchant qu’un Voltaire.

Ah, on est loin des dialogues du Gorgias, où tout le monde s’enguirlande courtoisement à grands coups de « Mais, Socrate, ne penses-tu pas qu’au contraire… ».

Et c’est là le génie. Il se délecte dans l’injure, la méchanceté, le grivois et le vulgaire. Il en fait de l’or et il se paye le luxe d’avoir du génie. Aristophane est un alchimiste.

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Mais je n’en finirais pas, de dresser la liste de ceux qui me cinglent quand je les écoute. Qui me font redresser la tête les soirs où on s’abandonne.  

Il y a Rabelais, évidemment, qui a le même instinct qu’Aristophane pour tout foutre cul par-dessus tête et pour faire bouger les fondations de la culture à lui tout seul – lui, le plus cultivé des hommes.
Il y a Molière, mon Molière, et son Dom Juan, la plus triste et la plus humaine des pièces jamais montée, celle qui pour toujours aura montré le courage absurde de l’arrogance des hommes.

Il y a Baudelaire et sa poésie étonnante. Là, « le monde s’endort dans une chaude lumière. »  

Il y a San-Antonio, le seul à savoir vous engueuler en pleurant, le seul à vous prendre dans ses bras pour vous dire que vous êtes un con, qu’il en est un autre et que pour oublier tout ça, il y a quelques regards d’hommes croisés ici ou là.

Et tant d’autres. Hugo les appelait les Mages, les alchimistes. Ils parlent aux vivants après leur mort. Ils ont trouvé comment se prolonger au-delà de la vie pour venir murmurer à nos oreilles.

Et tous sont exigeants. Ils ne parlent qu’à ceux qu’ils respectent, comme s’ils menaient encore la danse, du fond de la terre où ils sourient encore en regardant le spectacle du monde et des hommes, en constatant qu’il n’a guère changé depuis qu’ils le parcouraient, en jugeant que les égoïsmes, les rancœurs et les lâchetés dominent toujours et que toujours, le rire sauve l’espèce. Le rire, ce propre de l’homme. Rabelais, encore.

_________


Evidemment, on peut aussi se dire que ça n’a aucune importance. Que les mots tracés par d’autres n’ont plus de sens, qu’on a tout dit mille fois et que puisque tout se répète, rien n’a de valeur.

Voilà ce que j’appelle du foutu snobisme d’héritiers de la culture. Ceux qui l’ont eu en cadeau seuls peuvent se permettre ces relativismes imbéciles qui leur donnent l’air d’en savoir plus. Libres à eux de n’adorer maintenant que ceux qui n’ont plus que l’excuse de la forme pour excuser le néant du fond. Les voilà qui se retrouvent à préférer lire le récit des copulations de Mme Catherine M. plutôt que de crier à la face du monde qu’il n’y pas plus de poussière sur les auteurs d’autrefois que sur ceux de maintenant, et qu’il y a plus de courage et d’art dans dix vers d’Homère que dans toute la boursouflure de ce gros bourdon de Sollers.

Mais pour les autres ?  Pour nous tous ?

Il faut revenir aux bases. La culture, le talent, les lettres et l’intelligence commencent au fond de notre histoire. Elles ont déterminé ce que nous sommes. Elles ont nommé le monde.

Et elles ont en commun un sourire aux plis amers.

 

15.03.2009

Chronique n°88

Ma Suzanne,

Je viens de recevoir la même lettre de toi pour la deuxième fois en dix-sept ans. J’étais parti passer quelques semaines aux Etats-Unis, l’été de mes seize ans, dans une famille d’un coin paumé du Wisconsin, un de ces coins où les moustiques vous sèchent une vache en trois succions, un de ceux où les granges sont rouges, habillées du blanc des bords des toits. Il traine toujours une ancienne moissonneuse rouillée, avec son siège troué. Les gamins peuvent conduire à 14 ans, mais n’ont le droit de boire une bière qu’à 21. On demande aux Français s’ils sont venus en train et on leur parle de Maurice Chevalier et d’Edith Piaf. Leur France est celle de l’après guerre, un peu passée, un peu pastel. Les Français ont un béret, une baguette sous le bras et trompent leurs femmes avec celles de leurs meilleurs amis.

Les ciels ont des couleurs qui n’existent pas, l’horizon veut dire quelque chose et la nuit, c’est tout le zodiaque qu’éclaire la Voie Lactée. Plus tôt dans la soirée, près d’un lac, on fait griller au barbecue des quintaux de viande, en buvant à des canettes tirées de glacières gigantesques. On mange les steaks carbonisés, dans des petits pains truffés d’une moutarde qui n’a jamais entendu parler de Dijon. A la télévision toujours allumée, les séries sont interrompues par des pubs qu’interrompent des bulletins d’alerte cyclonique qu’interrompt l’antenne que le vent emporte. Les hommes dressent un sourcil et haussent les épaules. On libère les chiens rendus fous par l’électricité dans l’air. Ils partent après quelque chose d’indistinct qui a fait bouger un fourré à la lisière toue proche. Les hommes parlent de base-ball. Les femmes aussi.

Je t’avais écrit de là-bas, tu m’avais répondu.

Je me souviens de l’avoir reçue un soir, un peu de France dans toute cette Amérique. Le petit drapeau rouge en plastique était levé sur la boite aux lettres en tôle de mes hôtes, signe que le facteur était passé.

On vient de retrouver cette lettre pour moi.

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Je le revois comme si c’était hier, ce voyage. J’étais passé par Amsterdam avant d’arriver à Minneapolis, où un douanier grincheux avait marmonné des malédictions sur ces foutus frenchmen en tamponnant mon passeport. Dehors, c’était l’Amérique. Quelque chose d’autre, de  plus grand et d’un peu étrange. Ce qu’on appelle par ici des autoroutes, là-bas, ça sert de piste cyclable.

Dans l’avion déjà, on m’avait demandé si je voulais assassiner le président des Etats-Unis. J’avais dit que non, dans le doute : je verrais bien sur place.

On me parlait dans un anglais qui ne ressemblait pas tellement à celui que j’apprenais en cours. Ce n’était pas de l’anglais d’Oxford avec sa petite cravate chiffrée. C’était de l’anglais qui se mouchait dans ses doigts, qui se foutait de savoir si sa braguette était ouverte et qui flânait le nez au vent. C’était l’anglais d’Huckleberry Finn et de Jack London.


________


Ca fait drôle, de recevoir une lettre d’aussi loin. J’en ai les yeux qui piquent, pour te dire.

C’est de t’imaginer dans ta cuisine, sur la table blanche, appliquée comme une écolière aux cheveux blancs-bleus, avec ta robe à fleur qui sentait la lavande des petits sachets que tu glissais entre les piles de linge.

Tu m’écris depuis l’été 1992 de ton écriture ronde d’institutrice, avec ces majuscules qu’il n’y avait déjà plus que toi pour utiliser, ces belles lettres tout en déliés qu’on ne sait plus trop comment tracer 15 ans plus tard. Je suis prêt à parier que tu avais fait un brouillon.

Ca avait l’air d’un bel endroit, 1992.

Le chat que tu gardais quelques jours avait réussi à taper dans le plat de charcuterie avant d’aller dégobiller dans le salon, ce qui avait rendu ma mère pour ainsi dire euphorique, à te lire. Ma sœur était en colonie de vacances. Elle envoyait huit lettres par jour pour demander à ce qu’on vienne la sauver de l’enfer. Un petit cousin s’était blessé du côté d’Arles en faisant l’andouille sur le tas de ferraille d’un propriétaire de chèvres.

Moi, mon plus gros souci, c’était de savoir si j’allais oui ou non réussir à embrasser une Américaine. J’imagine que je ne t’avais pas parlé de tout ça dans ma lettre. Je me demande si tu savais à quel point je t’aimais.

Je me demande si tu le sais encore, dans la brume d’aujourd’hui.

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« Je vais chez Tante, qui me dit toujours de t’embrasser. Je le fais aussi pour moi, et beaucoup, beaucoup. Je ne me relis pas, tant pis pour les fautes d’étourderie. Mémé. »

Ma Suzanne, puisque tu m’as écrit de si loin, à moi de te répondre.
Je te souhaite toute la paix du monde, toute l’innocence de cette lettre-là, toute sa pureté simple.

Je ne me relis pas non plus. Tant pis pour les fautes.

28.02.2009

Ornithorynque n°87

Je viens d’en apprendre une belle : on veut transformer mon ancien Collège en bibliothèque. En médiathèque, pardon. Bibliothèque, ça devait sembler rétrograde aux forces progressistes qui ont pris cette décision brillante.

Comme ça. Sans demander. J’ai bien réfléchi : je ne suis pas du tout d’accord.

Il y a plein de raisons rationnelles: d’abord et très accessoirement, il y en a déjà une, de bibliothèque. Ils n’ont pourtant pas pu la rater, elle est en plein milieu de la Mairie, devant laquelle on vient tout juste de refaire la place et d’aménager un parking souterrain qu’il a fallu financer en vendant le rein d’un habitant sur deux au marché noir.

Ensuite, c’est cher. C’est mon héritage qu’on détrousse au coin d’un bois. A coups de taxe foncière. Rendez-moi le pognon parental.

Enfin, c’est beaucoup trop grand : ça revient à prendre le Titanic pour traverser le lac Léman, d’en faire une bibliothèque. Il faut le voir, ce collège : on dirait le pensionnat des Disparus de Saint-Agil. Un bâtiment central et deux ailes qui dessinent un bâtiment d’une rigueur toute militaire. Trois étages de couloirs interminables et inchauffables. Des marronniers immenses dans la cour.

Ah, j’oubliais : ce qui ne va pas, c’est surtout que ce collège, il est pile à côté de la maison où j’ai grandi. Il la jouxte de façon tellement adjacente qu’un des arbres de notre jardin sapait doucement les fondations du mur du Collège. Malheureusement, on a du le couper avant que la salle d’allemand du troisième ne passe à travers la salle de musique du rez-de-chaussée, et c’est bien regrettable.

Donc non, merci : quatre ans de gravats, de poussière et de feux de circulation alternés – la plus belle invention depuis la rage de dent – pour permettre à quatre andouilles de venir emprunter le Da Vinci Code, sans façons, vraiment, inutile d’insister, restons courtois, il va falloir partir maintenant. Merci, je vous dis. Bien le bonsoir. Barrez-vous où je vous tire du gros sel dans le fessier.


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Mais la vraie raison, elle est au-delà.

Je n’en veux pas parce que c’est un lieu de mémoire, ce collège.
Peut-être pas celle de l’humanité, mais de la mienne.

J’y ai grandi.
J’y ai pris une heure de colle le premier jour de ma sixième, parce que j’avais balancé une châtaigne à travers la cour. Une vraie châtaigne, avec la bogue. Un pion m’a vu, je suis rentré bien penaud.
J’y ai falsifié quelques notes pas regardables en mathématiques ou en physique. Pas beaucoup. Mais je rajoutais un 1 devant le 6, mettons. D’où des soirées pleines d’intérêt quand je voyais l’un ou l’autre de mes parents partir pour une réunion parents/professeurs.

C’est dans cette cour-là que j’ai pris ma première crotte de pigeon sur le crâne, en attendant que Mme Benêt nous fasse monte en salle de sciences nat’ pour y batifoler dans de la blatte morte.
Ca compte, la première crotte de pigeon qu’on prend sur la courge. Devant tout le monde. Devant les copains. Devant les filles. C’est là qu’on arrête de croire en Dieu, souvent.

J’y ai subi quatre années d’allemand, à pleurer toutes les larmes de mon corps sur des foutues déclinaisons, der, den, dem, des et tout le tremblement. Ah, on savait nous faire aimer une culture, hein : on nous parlait d’immigration clandestine, de mur de Berlin et de pollution environnementale pendant que les veinards qui faisaient anglais traduisaient les chansons de U-2 et qu’on rêvait d’embrasser des correspondantes.
Sauf la mienne.
Ce morceau, dîtes.
Elle a passé une semaine à pleurer dans sa chambre et à se goinfrer des Mars et des Bounty qu’elle avait planqués dans le double fond de sa valise.

C’est là que j’ai personnellement démonté les deux bras du squelette de la salle de sciences nat’, que j’ai crépi le mur de la salle d’étude à coups de boulettes de papier mâché, que j’ai déposé du fluide glacial sur le siège du prof de grec. C’est là que j’ai appris tous les petits trafics auxquels on se livre entre pairs, quand on passe les douze ans.

C’est là que je suis tombé sur bien des profs ordinaires. Et puis sur quelques abrutis qui auraent fait de bien beaux kapos. Des gens laids de l’intérieur, aigris à s’en rendre odieux. Et puis sur quelques autres, habités, humains, bourrus ou tendres. De grandes gueules passionnées. Ils m’ont transmis leur rage d’apprendre, leur ironie, leur exigence – parfois même un peu de savoir.

C’est là que j’ai su que j’aimerais l’Histoire à jamais, en regardant les défiler les images de l’Egypte ou de la Grèce anciennes sur les murs d’une salle de cours plongée dans le noir.

C’est là que j’ai appris que l’autorité n’était pas forcément légitime. Là que j’ai appris à ne respecter mes ainés qu’après un examen minutieux. C’est là que j’ai commencé à comprendre le pouvoir des mots et celui de l’insolence - et le prix à payer pour une bouche trop vite ouverte.

C’est aussi dans ce collège qu’en cours d’EMT, j’ai déstructuré un poulet basquaise. Je faisais dans la cuisine moléculaire avant l’heure. Dieu seul sait pourquoi, mais la cocotte a explosé et les tomates ont jailli vers le plafond pendant qu’une cuisse tournoyait à travers la pièce comme un hache de jet. On a bien rigolé.

C’est là que j’étais pris en dernier quand on choisissait les équipes de foot. Et ça se justifiait, d’ailleurs. Ca se justifie toujours.
C’est là que je suis tombé amoureux 18 fois par trimestre entre la 6ème et la 3ème.
C’est ce qu’ils veulent m’enlever.


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Autant dire que je déclare la guerre au projet.

Je vais créer des pièges à ouvriers. On va s’y mettre à quatre. Toute la famille. On fera le voyage avec ma sœur, rien que pour aider les parents. Ca va être révolutionnaire.

L’arme secrète, c’est Maman. Ils vont passer un sale quart d’heure, les architectes. Ils conaissent pas Raoul, ces mecs, ils connaissent pas non plus Françoise. Toucher à un collège, déjà, ça va nous la transformer en soldat des forces spéciales. Et si j’arrive à lui faire croire que c’est pour permettre le lancement d’un projet de collège privé, elle va tourner berserk.

Ils vont la voir sortir en robe de chambre de combat, une arme dans chaque main, un couteau à beurre entre les dents.
Avec une tête de bolchevik.
Pas coiffée.

Elle a traversé 40 ans d’enseignement. En grec et en latin, en plus. Avec un terroriste, on négocie. Avec une prof de lettres à la retraite, c’est râpé d’avance. Ils vont repartir en pleurant, avec le Bescherelle à réviser, un commentaire à rédiger sur un extrait de Salammbô et deux pages de Dion Cassius à traduire.

Je sais, c’est terrible. C’est bien au-delà des limites posées par la Convention de Genève.

Il faut ce qu’il faut.
A la guerre comme à la guerre.
No pasarán la Médiathèque.

15.02.2009

Ornithorynque n°86

Pendant que certains font des rêves tout à fait normaux dans lesquels on a enterré Mussolini dans le jardin, j’aime autant vous dire que ce n’est pas le cas de tout le monde.

J’ai passé une nuit agitée. Ma Dame s’était fait salement coincer en H8 par deux cavaliers qui ne lui voulaient pas que du bien, mon Roi menait son baroud d’honneur derrière tout un fatras de pions qui le protégeaient plus ou moins bien d’un Fou qui rêvait d’une erreur le long de sa diagonale et mes deux Tours sifflotaient d’un air dégagé en tentant d’oublier qu’elles étaient dans la ligne de mire d’une Dame qui n’avait pas l’air commode.

C’était la loi de l’hallali, là.

Je me suis réveillé trempé de sueur, les tempes résonnantes, avec le mal de crâne typique des lendemains de concert. De concert de roques, en l’occurrence.

Tiens, vous voyez : rien que ce calembour tellement en dessous du niveau habituel, je le vois comme un signe fort de mon organisme : je vais peut-être baisser un chouïa la cadence sur les échecs. Cent-soixante-sept parties dans la semaine, on frôle la ligne jaune.

En plus, je joue contre mon ordinateur et j’en ai ras la tonsure de me prendre toujours la même dégelée contre Josh, six ans, qui n’est jamais qu’un foutu programme et qui va finir par se prendre une beigne dans le processeur s’il continue à me démolir en trente coups, ce petit saligaud. Je ne vais quand même pas me rendre malade pour un bête jeu de stratégie combinatoire abstrait, à information complète et parfaite, non ?

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Le problème, c’est que j’adore jouer.

Mais au départ, je serais plutôt du genre à jouer au scrabble, en peignoir, avec un bon bol de thé fumant. Je me sens fait pour ça. Les jeux de lettres pénibles qui n’intéressent personne de sa génération.

Vous savez ? Quand on arrive triomphant, avec la boite dans les bras, à la fin d’un repas de famille, et qu’on dit «Eh, on joue à Flüglüt ? C’est suédois, on doit diviser des dates historiques par un nombre de lettres, et on tombe sur des héros du panthéon nordique, ça tente quelqu’un ?» On prend souvent un gros bide.

Bref, je suis le gars inoffensif, voyez, pas difficile me voilà bien réjoui. Surtout si je peux coller le K pile sur un Lettre Compte Double. Parce que c’est bien simple, c’est le Graal : il n’y a pas mieux. C’est un peu la quinte flush royale du scrabble. On atteint les 482 points, et ça a tendance à calmer les joueuses professionnelles les plus terribles. Parce que oui : au scrabble, il n’y a pas de joueurs professionnels. Il n’y a que des joueuses professionnelles.

C’est les vieilles mémés.

J’en ai vu des pas croyables, avec une cataracte dans chaque œil, qui arrivaient tout juste à voir le plateau et qui sucraient un camion de fraises. Eh ben mes aïeux, elles arrivaient te poser un scrabble d’entrée avec un tirage de départ qui aurait fait fondre en larmes n’importe qui, à part peut-être un Gallois ou un Polonais. Elles tirent un truc comme SWOFVIK et vingt secondes plus tard, elles t’ont mis soixante-dix points dans les gencives, le tout en soufflant sur leur tisane pour la refroidir et en te demandant si par hasard, tu n’aurais pas un peu de miel, ou au pire du rhum.

Au tour suivant, tu poses triomphalement le mot « je » ou « » et tu notes discrètement ton score sans trop faire de commentaires.

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En fait, les échecs, je m’y suis remis en deux temps.

Le premier temps, c’était chez un ami, qui m’avait fait découvrir le même soir les échecs et le whiskey japonais. Pour le peu que je m’en souvienne, à la fin de la soirée, on avait conclu par deux matchs nuls. Un sur chacun des deux équichiers, quéchichiers, chéchiquiers, é-chi-quiers qu’on voyait. Hips.

Le deuxième temps, c’est sur les instances d’un enfant de six ans et demi. Pas Josh : un vrai, qui bouge et qui se colle sur vos genoux pour vous faire un câlin au moment où il vient de se tartiner un pot de sur les joues. Format familial, le pot. Et vous savez le pire ? Au rythme où ça va, dans pas six mois, il va me démolir. C’est bien pour ça que je m’entraine. Jour et nuit.

De toute façon, c’est ça où passer la nuit dans le jardin avec une pelle pour localiser ce foutu Mussolini.

03.02.2009

Ornithorynque n°85

Je ne m’en remets pas : on m’a embêté dans le cercle familial.
A propos d’un dragon.

Alors évidemment, on m’a toujours beaucoup embêté dans la famille - à l’échelon parental en particulier. Il y avait toujours une liste de verbes forts à réviser, une chambre à ranger ou un pinceau dégoulinant à faire passer au bricoleur de génie qui était en train de repeindre un mur et qui n’avait pas l’air de pouvoir s’en sortir tout seul. A le voir, on aurait cru qu’il était en train de repeindre la chapelle Sixtine. En admettant que Michel Ange ait eu l’habitude de peindre en slip avec un bob Ricard en papier sur le crâne pour se protéger des gouttes de peinture.  

Ma sœur essayait bien de m’embêter aussi, mais quatre ans et vingt bons kilos de plus, ça aide pour arracher la télécommande. Et puis s’asseoir sur une petite sœur, ca lui vide les poumons, ce qui l’empêche de glapir à bout portant dans les oreilles des gens pour un oui ou pour un gnon.

En tout cas, c’est reparti comme en 40. Ils m’ont tous bien embêté.

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Déjà, dites-vous bien que pendant les fêtes, on ne regarde pas le bêtisier de l’année à télé, chez nous. On fait dans le culturel. Dans l’élévation de l’esprit. On est jamais très loin de se mettre à jouer au scrabble en écoutant France Culture. On se retient tout juste.

Et justement, j’instruisais les masses laborieuses en soulignant que le dragon est universel et qu’on le retrouve dans toutes les mythologies. Et ne me demandez pas pourquoi je me suis retrouvé à parler de dragons un samedi après-midi devant un thé un rien fadasse, d'ailleurs je n’en sais rien et je ne suis pas tellement certain de vouloir l’apprendre.

Bref : figurez-vous qu’on m’a contesté avec bien de l’impertinence. On a fait dans l’ironie, dans le persiflage, on a été à deux doigts de me dire que je racontais des carabistouilles. Ma propre mère a usé de sarcasme avec moi. Si on commence à se payer la fiole de la chair de sa chair, tout est foutu, la France saigne. Et puisque ça me met dans le même état qu’une goutte d’eau dans une poêle brûlante, je n’en suis pas resté là. Je me suis bien juré que j’avais raison et que j’allais le prouver.

Aux grands maux, les grands remèdes. Je redescends du grenier, J’ai plongé le nez dans de vieux grimoires, j’ai retourné la bibliothèque, j’ai des toiles d’araignées jusqu’aux sourcils sourcils, de la poussière plein les mains et j’éternue de l’acarien toutes les dix secondes. Mais je suis revenu triomphant, les mains pleines de la torche de la connaissance, prêt à porter l’estocade au cœur des ténèbres.

J’avais raison : on trouve bel et bien des dragons de partout. Des dragons des mers, de l’air, de la terre ou du feu. Des dragons qui volent et d’autres qui rampent. Des dragons qui crachent du feu, d’autres qui étouffent leurs victimes. A Sumer, c’est le dragon Asag qui garde les Tables de la Loi. A Babylone, les Dieux naissent d’Apsou et Tigmat, les deux dragons originels. C’est un dragon, Ladon, qui protège les Pommes d’or du Jardin des Hespérides, tellement bien d’ailleurs qu’Héraclès les lui barbote sans soucis particuliers, un peu comme Jason qui fauche la Toison d’Or sans se soucier du dragon qui la garde.

On en confluera au passage que comme système de garde, le dragon, ça vaut peau de zébi. Une bonne vidéosurveillance, voilà un investissement utile.

Saint George, Beowulf et Sigurd passent le plus clair de leur temps à zigouiller des dragons. Quetzalcóatl est un dragon à plumes.  Et puis il y a Pline l’Ancien, mon cher Pline qui est un bonheur de lecture : il décrit comme s’il l’avait vue la dracontite, cette pierre qu’on trouve dans la tête du dragon, « au cœur du cerveau », comme il le dit si bien. Il raconte aussi un bien beau combat entre un éléphant et un dragon (match nul : un mort partout).

Il nous apprend que « le dragon se purge au printemps avec le suc de laitue sauvage ».
C’est bien trop beau pour ne pas être universel.

Famille, j’ai donc bel et bien raison. Je ne veux pas la mort du pêcheur, et je serai magnanime, vous pouvez commencer à vous excuser.


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En tout cas, je suis bien content, je sais comment  me faire des cheveux.

Je ne vous cache pas que la belle densité capillaire que j’ai longtemps affichée fièrement a comme qui dirait tendance à mollir du genou.

Mais je m’en bats l’œil : j’ai trouvé une solution entièrement naturelle, toujours grâce au Professeur Lesser. « Les mouches communes », assure-t-il dans sa passionnante Théologie des Insectes, «  les mouches communes sont émollientes, abstergeantes et font croître les cheveux lorsqu’après les a voir écrasées on les applique sur la partie chauve. » Je ne vous dis pas : depuis que j’ai lu ce beau passage, je n’en dors plus . Je guette les mouches planqué dans la cuisine, une tapette à la main, un bocal dans l’autre. Et dès que ça zonzonne, paaaaaaf, un coup de semonce dans la tête.

Dès que j’en ai un plein bocal, je touille, et je m’en tartine la tonsure. Et dans pas six mois, je monte un groupe de reggae.

23.01.2009

Ornithorynque n°84

Il y a des choses qui me font dresser le cheveu sur la tête.  Des choses qui méritent des sanctions justes et exemplaires, comme une fessée cul nu, en public et à grands coups de pelle, par exemple. Œufs pourris disponibles sur demande auprès des organisateurs.

Et dans les choses qui ne sont pas acceptables figure en bonne place l’expression « être en capacité de ».  C’est une gangrène. Un gros vilain virus. C’est du parler moche. C’est un peu comme « impacter » qui mérite le bagne, ou « au jour d’aujourd’hui »,  gros pléonasme honteux qui envoie paître le bon vieux « à ce jour ».  Ca suppure de partout sur les ondes et sur les écrans. Je connais des gens très bien qui l’utilisent. Je n’irai pas jusqu’à jurer que je ne l’ai jamais employée moi-même.  En français, on devrait « être en capacité » de se contenter du verbe « pouvoir » ou de l’expression « être capable de », après tout. Au lieu d’être en capacité d’assurer telle mission, on pourrait se contenter de faire son foutu boulot.

Ben nan. Faut batifoler dans le clinquant, quitte à atteindre des sommets de boursouflure linguistique. Je suppose que c’est censé faire classe, alors que c’est aussi élégant qu’un rot à l’ail, qu’on s’y perd, que ça ne veut rien dire, que ça embrouille le discours, que la première des politesses, c’est encore de parler pour être compris et pas pour tenter d’en mettre plein les mirettes et que ce qui se conçoit bien n’a pas besoin d’un snobisme bas de gamme pour être exprimé clairement.

Vous imaginez le slogan du nouveau Président américain, traduit comme ça ?  Si « Yes, we can. » avait dérapé en équivalent de « Oui, nous sommes en capacité de.», il serait encore en train de piler du mil dans la savane pour nourrir sa vieille grand-mère, le Président.  Alors que là, il vient de récupérer un boulot impossible qui va le vieillir prématurément et le confronter dans les six mois à la haine d’une bonne partie du globe. C’est beaucoup mieux.

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Vous me direz que je m’énerve pour un rien, et vous aurez bien raison. Je pourrais me contenter d’un sourire en coin.
Mais c’est plus fort que moi. Un peu comme un éternuement ou une démangeaison : au début, on croit pouvoir contrôler sa pulsion, on aligne les mantras, on se répète que l’esprit est plus fort que le corps et dix minutes plus tard, public ou pas, soit on a posé son slip pour se gratter la pustule, soit on vient de vaporiser cinq centilitres de glaire sur l’épaule de sa voisine. Dans les deux cas, c’est râpé pour ce petit verre après le travail. 

Après tout, le parler moche, ça ne date pas d’aujourd’hui, à chaque époque ses modes et ses ridicules. Et puis même les écrivains s’y mettent, après tout. Il y a toujours eu du relâchement dans le style et de la facilité dans l’expression. Leur parler moche à eux, c’est le cliché. Il n’y a que dans les romans qu’on gravit les degrés plutôt que de monter l’escalier, que les foules sont bigarrées, que les femmes perlent au lieu de transpirer comme tout le monde et  qu’on fredonne plutôt que de chanter. Charge au temps de trier tout ça et d’enterrer six pieds sous terre les agacements d’hier.

Socrate se payait déjà la bobine des sophistes et de leurs procédés rhétoriques à gros sabots. Soit dit en passant d’ailleurs et si vous aimez la langue claire, épargnez-vous les traductions littérales de Platon, parce qu’au seizième « Pour moi qui suis citoyen d’Athènes, et n’en es-tu point d’accord sans conteste, ô Calliclès… » vous allez balancer Le Gorgias à travers la fenêtre.

Du temps où j’usais mes pantalons sur les chaises du lycée en me grattant la tête pour traduire un texte d’Isocrate qui ne m’avait rien demandé, ça me rendait dingue. « Kai gar, ô Athénaioi… » pendant cinq ans. Jésus Marie Joseph.

Quand on y ajoute la foutue déclinaison au génitif de « to corax, le corbeau »,  quand on doit se souvenir que « ta zoa trekei » (on traduisait ça par "tes oies tricotent", ça nous faisait extrêmement rigoler), soit qu’un groupe sujet neutre pluriel est suivi d’un groupe verbe conjugué à la troisième personne du singulier, à force, ça vous fait passer le retour d’Ulysse à Ithaque pour un épisode de la Croisière s’amuse. Dites un jour en public « ta zoa trekei » au milieu d’un groupe de personnes : tous ceux que vous verrez se cogner la tête contre la table en se griffant le visage, ne cherchez pas : ils ont fait du grec.

Heureusement, on a eu l’année du bac une prof de grec gentille comme tout, mais qui n’était pas toute seule dans sa tête. Assise en tailleur sur son bureau, elle nous racontait ses séances de pose pour son mari qui aimait à la peindre nue, pendant que la buée se déposait sur nos lunettes – les garçons, en tout cas. Le taux d’Isocrate horaire a chuté lourdement. Malheureusement, elle a terminé en hôpital psychiatrique au beau milieu de l’année. Heureusement, celle qui l’a remplacé était enceinte jusqu’à la glotte. La liste de textes à présenter pour l’oral ne s’est pas des masses allongée. Malheureusement, ma mère avait juré que son fils ne passerait pas pour une tanche aux yeux des examinateurs de lettres classiques de l’académie.

Pour finir, j’ai plus révisé Isocrate et Xénophon que l’ensemble des autres matières, ce qui m’a valu d’exploser le plafond de ma moyenne en grec. J’en ai été bien fier et c’était un bien grand holp up.

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Le grec a ses mystères, le latin aussi. Sur la cloche de la liberté du clocher de Boston figurait une inscription latine bien mystérieuse. Un chercheur que ça agaçait y a laissé bien de la sueur, pour une recherche bien érudite.

Après des mois de travail, ses conclusions sont claires et sans appel : il s’agit du nom des deux fondeurs.

10.01.2009

Ornithorynque n°83

Dites, elle commence sur les chapeaux de roue, cette année, non ?
A écouter les informations, on se ratatine dans son fauteuil en attendant que ça passe.

Ou on pique des colères qui ne servent à rien, qui nous laissent frustrés devant une sauvagerie trop lointaine et trop absurde pour qu’on y puisse quoi que ce soit.

En Palestine, un Etat autiste n’écoute personne. Il a tellement peur des enfants de huit ans qu’il les tue par centaines pour « assurer sa sécurité » et tant pis pour « l’asymétrie » de la réponse, comme dirait l’ambassadeur que j’écoutais ce matin. Il plaide pour son pays, explique que c’est plus compliqué, qu’il faudrait être sur place pour comprendre, que les guerres ont toujours fait des morts.

Mais expliquer quoi, au juste ? Ces centaines de corps, demain ces milliers, ces bombes dans des écoles, sur des convois, ces missiles tirés en plein cessez-le-feu ?

Il n’y a rien à expliquer. Expliquer, ça voudrait dire que la raison tient encore sa place dans tout ça et elle n’existe plus.

Il n’y a rien à expliquer. Ce n’est qu’une asymétrie.

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Ils ont là-bas perdu toute raison, tout rapport à ce plus petit dénominateur commun de l’humanité qui fait qu’on sait partout encore quand on passe la frontière, on sent dans la chair la différence entre ce qui est beau et ce qui est profondément laid, ce qui est bien de ce qui est intensément mal.

Ce qui fait qu’on sait partout que désarticuler des enfants à coups de missiles téléguidés, c’est le mal le plus inexcusable, le plus criminel et le plus honteux. Il y a des lois, même dans la guerre et on les a oubliées. Il y a là une faute de l’homme, contre l’homme.

On tue comme au coin d’un bois, on tue vilainement, de loin, sans vouloir regarder ensuite ces images de chiffons humains couverts de sang qu’on emmène à l’arrière des voitures dans une folie hurlante vers des médecins désespérés qui n’y peuvent rien. Plus de témoins, plus de raison, juste le carnaval de tout ce qu’il y a de pire en l’homme, déployé dans une tempête macabre.

Juste la fumée qui s’élève au-dessus d’une terre en larmes. 

De cet Etat plus qu’un autre, on espérait mieux.
Et il en paiera le prix.
Et il soufflera sur les haines qui s’ajouteront aux haines.
Et nous piquerons d’autres colères inutiles.


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Pendant ce temps là, à force d’aller sur mes 33 ans, je suis à deux doigts de monter dessus.
C’est même pour demain.

A mon âge, Alexandre le Grand avait fini de conquérir la moitié du monde et Mozart avait fini de composer l’essentiel de son œuvre. J’ai tout juste fini de vider le lave-vaisselle et je pique des colères qui ne servent à rien, en écoutant les informations.

Dieu nous pardonne l’impuissance de nos révoltes.