01.11.2009

Ornithorynque n°107

Tu es partie comme ça, alors.

A pas de chat, au creux d'une nuit d'automne, pour ne pas déranger.

Il y a quelques années, tu avais laissé sur un papier tout simple quelques notes, "en cas de décès". Ce "en cas de", il m'a fait sourire vendredi, un jour où je n'avais franchement pas envie de sourire.  Tu y donnais quelques idées pour ce qui suivrait. Pas de fleurs, pas de couronnes. Et comme tu n'as pas pu t'en empêcher, il a fallu que tu rajoutes de ta petite écriture serrée qui ne gâchait pas d'espace, que si tes enfants voulaient changer quelque chose, c'était possible. "Je n'impose rien", et tu as souligné.

Tu n'imposes rien, ma Suzanne. Mercredi, ce sera simple, parce que tu l'as voulu ainsi. Et puis ce sera simple comme toi, ma vieille petite dame qui a bien mérité de te reposer à l'ombre de l'église de Saint-Martin du Mont, maintenant, à côté de ton mari, de ton compagnon, de mon grand-père.

Tu sais quoi ? Je suis repassé dans ton jardin tout à l'heure, rue Degas. Il ne faisait pas très beau, mais il ne pleuvait pas. Les roses étaient en train de faner, de chaque côté du grand portail qui grince un peu.  Mais les couleurs de leurs pétales étaient encore belles.

Et puis la semaine dernière, j'avais regardé plein de photos de famille. Tu traines un peu de partout dessus, toujours très sage, avec tes robes de vieille dame pimpante, ton sac que tu tenais des deux mains, tes cheveux blancs bien coiffés. Avec ton beau sourire, ton si beau sourire. Il y avait tout ton visage qui souriait, tes yeux qui se plissaient.

C'est ce sourire qui va me rester de toi. C'est celui-là que je raconterai autour de moi quand je voudrais parler d'une vieille petite dame qui savait comme personne faire du bien aux autres, sans avoir l'air d'y toucher. Sans même le faire exprès. Tu étais comme ça.

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On a tous nos souvenirs de toi.

Pour l'état-civil, pour le journal d'aujourd'hui, tu as été Madame Suzanne Monin, née Bonnot, morte le 30 octobre 2009 dans sa 99ème année.

Pour je ne sais combien de gamins de ta Bourgogne, tu as été celle qui leur appris à lire et à compter, qui les aura surveillé pendant je ne sais combien de récréations. Qui aura mis de l'arnica sur leurs écorchures. Qui les aura mis au piquet quand ils l'avaient bien cherché. Qui leur aura raconté l'histoire de France, les hectolitres et la dissection des grenouilles.

Pour maman, pour son frère,  tu as été leur mère et cette partie de toi, ce souvenir de toi, elle leur appartient.

Pour nous, tu as été ce bout de grand-mère aux cheveux tout blancs, aux yeux gris pâles, qui faisait tant de miracles dans sa cuisine. J'ai l'impression de t'avoir toujours vu avec de la farine jusqu'aux coudes. D'entendre encore le claquement des volets le soir, sur la façade, de sentir l'odeur de tes crêpes, de te voir les faire sauter, de revoir ce chiffon toujours humide qui trainait près de la cuisinière et dont tu te servais pour attraper les poignées de tes casseroles. Tu te le collais sur l'épaule pendant que tu surveillais tes fourneaux. Je revois encore nos repas, toi en face de Pépé, du côté de la cuisinière. Ma sœur en face de moi, à l'autre bout de la longue table. Pépé qui glissait sa serviette dans son col, après l'avoir retiré du coulant – on avait des coulants pour nos serviettes, chez toi, attention. Et on les rangeait à la fin du repas. Et on se lavait les mains après. Le mien était en bois, peint en rouge, avec des gommettes.

Un jour, j'étais passé te voir. Tu étais déjà en train de train de t'éloigner dans le brouillard, mais tu avais eu ce sourire en me regardant, ce sourire qui résumait toute ta façon d'être et de vivre. Tu ne savais peut-être plus bien qui j'étais, déjà. Mais tu étais heureuse de me voir, et tu le redonnais au centuple. On s'était assis. J'avais posé ma main sur la tienne et tu l'avais serrée, avec cette force surprenante que tu as gardée très tard. On s'était dit quelque chose ce jour là, il m'a semblé. Quelque chose qui n'avait pas besoin de mots, pas même besoin de souvenirs.

Tu auras été la première parmi ceux qui m'ont appris que la gentillesse n'était pas imbécile, qu'elle n'était pas une impuissance ou un manque de caractère – encore moins une affectation. Que la modestie, la simplicité et la morale n'excluent ni le rire ni l'intelligence. Que la tendresse n'est pas une faiblesse, ni une naïveté. Tu m'as appris à aimer la vie puisque tu me l'as rendue heureuse. Tu m'as appris quelques valeurs, quelques vertus, un rien de morale personnelle. Tu m'as donné le goût des choses sans apprêt. Tu m'as donné celui des mots qu'on lit, comme je tiens de Pépé celui de ceux qu'on écrit.

Tu m'as appris à aimer le goût des tartes, des viandes, des escargots et des volailles, celui de l'eau fraîche, des vins et des fromages, celui des autres. Tu m'as appris à aller vers ce qui est simple, calme et serein, en souriant si possible.

Tu m'as appris à regretter mes erreurs plus qu'à vouloir à tout prix m'empêcher d'en commettre. Tu m'as appris à ne pas être parfait, surtout pas - mais à écorcher les autres le moins possible.

Et ces choses là, par tous les dieux, elles ne sont ni naïves, ni dépassées. Elles ne sont pas surannées. Elles sont fondamentales. Je ferai tout pour les transmettre, pour les porter comme on porte une flamme, comme on passe le témoin. Pour que ce que tu as vécu, d'autres le vivent à leur tour.

Pour que d'autres aient à leur tour ton sourire aux lèvres.

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Avant, je passai le voir de temps en temps.

On ne parlait pas forcément, mais c'est arrivé. Je m'asseyais sur la pierre noire de sa tombe, tout simplement. Je me rappelai de sa canne, de cette façon qu'il avait de se tenir, toujours un peu voûtée. Et puis je pensais un peu à lui, à ce qui me faisait venir le voir. Je n'y suis jamais venu par hasard, dans ce cimetière où tu vas reposer bientôt. C'est que quelque chose me tournait dans la tête, et je voulais son avis.

Maintenant que la boucle est bouclée, je viendrai vous voir.

Ce sera pour un peu plus tard. Quand quelque chose me tournera dans la tête, je monterai la côte qui mène vers vous en me disant comme tout le monde et comme à chaque fois que de loin, on jurerait que l'église est au beau milieu de la route, parce qu'on ne voit qu'au dernier moment le brusque virage qui la contourne.

Je m'assiérai sur la pierre noire de votre tombe, tout simplement. Je me rappellerai de sa canne. Et je me rappellerai de ton sourire.

29.10.2009

Ornithorynque n°106

Mon chat, c’est quelqu’un. C’est Bernadette Soubirous, environ.

Il a l’œil mystique de ceux qui parlent aux Dieux. Il révère quelques veaux d’or, comme l’Orteil Qui Dépasse de Dessous la Couette. Et il vient de fonder la Confrérie des Adorateurs de la Chaussette Qui Pue. C’est le seul membre. Pour le moment.

Je rentrais d’un squash. Et en rentrant, comme à chaque fois, j’ai rangé soigneusement le contenu de mon sac en le foutant par terre. C’est ma façon à moi de marquer mon territoire sans faire pipi devant ma porte.  Je n’avais pas tourné le dos depuis cinq minutes que l’autre se roulait dedans en ronronnant comme un malade.

J’ai des phéromones dans mon jus de pied.

Mon premier chat était malin comme un singe. Un gros lâche l’a écrabouillé avant de se barrer sans se retourner. Mon deuxième chat était gris et complètement secoué. Il a fugué, on ne l’a jamais revu. Mon troisième chat, un siamois, était anoure – et le Petit Larousse est sur l’étagère juste derrière vous. Mon quatrième chat est un junkie qui se défonce la truffe en sniffant mes chaussettes.

Et mon tout est une certitude : le chat normal n’existe pas.

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C’était l’enfance, dans le temps.  Je viens de la revoir en photos, le temps d’une plongée dans l’armoire. C’est curieux. Mon père avait une barbe de taliban, ma mère des lunettes de mouche et tout le monde portait des vêtements dont les couleurs et les motifs prouvent scientifiquement que tout le monde était sous LSD. La couleur des canapés, doux Jésus. Orange. Vif.

On voit passer les Noël, naître les petits cousins. Tout le monde est mince. On voit la tête de beatnick qu’avaient à vingt ans des quinquagénaires arrivés et respectables. On retrouve la Renault 20 garée sur le bord poussiéreux d’une route de Grèce. On croise le Parthénon couvert d’échafaudages. On voit qu’il y avait assez de neige l’hiver pour faire un grand bonhomme au fond du jardin, qui a bien changé. On aperçoit  sa petite sœur qui naît et qui grandit, qui pleure sur un carrelage, qui boude devant un plat de haricots secs et qui rigole tout ce qu’elle peut au fond d’une carriole que pousse son père. Elle a les cheveux courts, les cheveux longs, les cheveux au milieu. Elle a une robe avec un col Vichy. Et puis après, elle est grande.

Et moi ? Eh bien je me balade de photo en photo avec les doigts dans le nez et les dents ébréchées façon piano. A moitié à poil – et pas la bonne moitié. Je prouve toutes les trois pages que je suis un garçon, en me promenant avec un t-shirt et une paire de pompes, point.

Ca m’a passé, depuis le temps.

Vous vous souvenez ? Le réel et l’imaginaire n’étaient pas toujours bien séparés. C’était même franchement poreux.

La nuit, le lit devenait un vaisseau spatial qu’on pilotait comme un chef. On traversait des galaxies comme dans Ulysse 31. La porte de l’armoire entrebâillée, le dessous du lit, c’était la grosse pétoche garantie : à 6 ans, on ne sait jamais trop ce qu’il peut y avoir de l’autre côté de la porte ou sous le sommier. Mais comme dit Calvin (le petit garçon, pas le vieux crabe), quelque chose bave sous le lit.

Tard le soir, on lisait à la lampe de la poche sous les couvertures pour finir le dernier chapitre d’un livre – impensable de ne pas en voir la fin. Les samedi, avec quatre petites voitures et trois bouts de legos, c’était le carambolage du siècle qui se tramait sur le parquet. Avec des cow-boys Playmobil, on organisait des guerres napoléoniennes.

On lisait des Astérix sans comprendre tous les jeux de mots. Les matins de contrôle de maths, on tentait d’entuber son toubib de père en collant le thermomètre contre l’ampoule de la lampe de chevet. Ca ratait lamentablement, il ne voulait rien entendre de cette fièvre à 48°. Et on allait se ramasser une grosse gamelle à cause d’une histoire d’hypoténuse à laquelle on aurait bien mis une tête au carré.

C’était l’enfance.

On revenait de l’école en ayant appris des tas de choses utiles sur les triangles isocèles, les mâchicoulis des châteaux forts médiévaux et la bissectrice de Pytahgore, ou à peu près. On revenait aussi avec des billes plein le cartable, des agates, des boulets, des oeils-de-chats, des galaxies. Et des nouveaux gros mots, des chouettes. On les testait au repas du soir et ça donnait un gros, gros bide.
Du coup, on lançait une de ces opérations « La Pédagogie par l’Exemple », dans la famille : la boite à amendes. Un gros mot ? Boum, sanction : une pièce d’un franc prélevée dans la tirelire. Même quand c’était les grands qui laissaient échapper un juron. La même règle pour tous. Très éducatif.

La pièce atterrissait dans une vieille boite de thé, sur une étagère en hauteur. Le système a commencé à partir en cacahuète le jour où le chef de famille a trouvé plus simple de coller directement un billet de 200 balles dans la boite histoire d’être tranquille uun jour u deux et de pouvoir clamer ses foutus b... d… de p… de m… sans se sentir obligé de jurer en points de suspension. C’était le principe du pollueur-payeur avant la lettre. Avec les mêmes effets pervers.

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Il y a beaucoup de photos des étés grecs, dans ces albums. Mes parents, qui dissimulent sous des dehors respectables une âme d’authentiques manouches, nous entraînaient là-dedans, ma sœur et moi. La pauvre bichette n’avait pas cinq ans qu’on lui imposait 8 ou 10 heures de route à l’arrière d’une Renault 20 pleine comme un oeuf, couchée sur le sol entre deux serviettes de plage. On filait depuis Bari jusqu’à Igoumenitsa sur un de ces ferries qui ne tenaient qu’avec la peinture.

J’aime autant vous dire que visiter la Grèce dans la foulée d’une agrégée de Lettres Classiques, c’est sportif. Les arrêts souvlaki ne sont tolérés qu’après la visite exhaustive de l’ensemble des sites historiques situés dans un rayon de 30 kilomètres.

Ah, on a souffert.

17.10.2009

Ornithorynque n°105

Cette année, en raison d'une note de service, le froid aura lieu du 25 octobre au 15 avril.
Ce n'est pas moi qui le dis, c'est mon employeur, qui n’a pas remis le chauffage ces jours-ci.

D’ici là, il ne fait pas froid.
Il fait moins 2°.

Nuance.

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De toute façon, il caille de partout. Il gèle jusqu'en Espagne. Pour échapper aux rigueurs de l'ibère, j'en connais qui fuient jusqu'en Chine. Mes parents, notamment. Sont sur le départ, là. Sont quasiment partis.

Les matins de départ en vacances, par chez nous, ont toujours  été l'exact inverse de ces moments de calme et d'absence de stress que recommande la médecine des cinq continents. Le départ feng shui, détendu, zen, bol de riz et robe de bonze, vous voyez ?

Pas moi.

Mettons qu'on en profite mieux quand on regarde ça en spectateur, une fois grand.  Parce qu'enfant, on court toujours le risque de se ramasser une soufflante sous prétexte qu'on baguenaude dans le secteur sans en secouer une, pendant que notre pauvre mère, elle, assume comme d'habitude toute seule, que Dieu-seul-sait-où-est-votre-père, jamais-là-quand-on-a-besoin-de-lui, qu'on ne sert à rien à part à trainer dans ses pattes, que rien n'est prêt, qu'elle n'aurait jamais du prendre ce douzième bol de thé parce qu'à tout les coups elle aura besoin de s'arrêter dans moins d'une heure pour aller piss… pour aller se laver les mains, que de toute façon ce voyage il est nul et qu'on va tous mourir. Évidemment, ça traumatise un enfant de huit ans qui voulait seulement savoir si on aurait pas pu des fois ranger les palmes et les tubas dans son sac à main, ça parait un bon endroit et si l'avion tombe, on pourra s'en servir et tout.  Ca marche bien, le coup de l'avion. En général,  le ton monte d'une octave à la phrase suivante.

Après avoir  affronté le dur courroux d'une mère pleine d'une juste colère, on se retrouve chargé d'une mission : retrouver son père, disparu quelque part. On finit par le dénicher au grenier, où il s'est dit que c'était le bon moment pour commencer à abattre une cloison, on sera plus à l'aise pour tapisser la grande pièce. On tente de suggérer habilement qu'on pourrait peut-être faire ça plus tard, et quinze secondes plus tard, on tient l'escabeau et on lui passe la clef de 12.

Quand on n'est pas directement concerné, c'est plus reposant.

C'est de l'opéra : ça crie beaucoup, ça articule très peu, ça gesticule à l'italienne, les décors sont baroques et surchargés, on ne comprend rien à l'intrigue principale (une sombre histoire de valise à roulettes injustement préférée à une valise sans roulettes), ça part en quenouille toutes les dix secondes dans des intrigues secondaires haletantes ("…ta brosse à dent, Jacques, tu as pris la brosse à dent ? Parce que je te prête pas la mienne, tu te débrouilleras."). On trouve des vêtements pendus jusque dans les lustres, toutes les armoires sont ouvertes, y compris celles de la cuisine, dans l'hypothèse où on déciderait d'emmener à Pékin le service à fondue et la machine à sorbet.

Franchement, il manque une bonne bande-son, la chevauchée des Walkyries ou du french-cancan, et on vend ça à Hollywood sans problèmes.

Bien sûr, on a envie de taquiner un peu.
Il y a différentes techniques. Une qui fonctionne bien, c'est de regarder d'un œil critique le bagage cabine, le seul truc fin prêt, en se demandant à haute voix si l'autre modèle, celui avec les roues, ne serait pas plus pratique. Là, on peut détecter comme un vacillement dans l'œil maternel, quelque chose comme un doute soudain et silencieux. "Tu crois vraiment" ? Ah non, moi je dis ça comme ça, hein.  Dans les dix secondes, c'est zone de guerre sur le sol du séjour, branle-bas de combat, transfert de l'équipement et réorganisation générale.  Le tout difficilement visible à l'œil nu et agité de mouvements browniens.

Pendant ce temps-là, le paternel fait le pied de grue devant une voiture chargée jusqu'à la gueule avec de la fumée qui lui sort des narines, étant donné que ça fait deux heures qu'on lui explique qu'à cause de lui, on sera en retard.  C'est le moment de rajouter à mi voix que franchement, tout ça pour attraper in extremis un vol qui avec un peu de chance sera précisément celui qui aura des sondes de Pitot foireuses, hein.

C'est parce que je les aime bien que je fais ça. Ca fait circuler le sang, ça les garde en forme, l'œil vif le poil brillant. 

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Tiens, il y a une brosse à dents abandonnée sur la table de la salle à manger.

J'en connais un qui va passer de bonnes vacances. 

13.10.2009

Ornithorynque n°104

Je suis un citoyen bien sage.

Je vote, je m’implique dans la vie de la cité, je favorise le tissu économique local en me rendant chez les commerçants du quartier, du moment qu’ils vendent des nouilles, je respecte les limitations de vitesse quand je suis à vélo, je réduis mon empreinte écologique pour sauver Bibifoc en empruntant les transports collectifs, je mange du chocolat issu du commerce équitable et je joue au squash – pardon : je pratique une activité physique régulière. C’est pour compenser le chocolat qui s’est réparti autour de mon bide sous forme de bouée, équitable également. Et durable.

Je prends des génériques chez le pharmacien et pour un peu, j’achèterais les livres de Yann-Arthus Bertrand. Pour un peu.

Ah, et je suis poli avec les vieilles dames. Sauf si elles me pompent l’air dans une file d’attente avec un affreux petit chien ridicule qui me glapit dessus. Là, j'admets que parfois, je me laisse aller à marcher dessus par inadvertance en le faisant exprès. Sur la vieille dame, hein, pas sur le chien, je ne supporte pas qu’on fasse du mal aux bêtes.

Et en plus, je paye mes impôts. Je n’aime pas tellement ça, d’accord. Il m’arrive même de salement râler. Je ne suis souvent pas très loin de défiler dans la rue en tenant une pancarte « rendez-moi mon pognon», généralement quand je tombe sur une Œuvre d’Art Municipale au détour d’un rond-point, dans la gamme tonneaux vernis/géraniums.

Mais sinon, je suis plutôt pour.

Les prêtres, eux, sont plutôt contre. Une trentaine d’entre eux vient d’envoyer une belle lettre au Président pour lui demander une niche fiscale rien que pour eux, au motif qu’ils ne roulent pas sur l’or. Je leur souhaite bon courage. Je suis le premier à admettre que ça puisse lasser, l’imposition du missionnaire.

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Je ne sais pas si vous l’avez remarqué récemment, mais en dépit d’initiatives courageuses, mais isolées, le niveau moyen du calembour a tendance à baisser, dans ce pays. C’est regrettable.

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Pendant ce temps là, des amis font des bébés. Enfin, j’ai sûrement des amis en train de faire des bébés en ce moment et je ne veux pas le savoir, mais je veux dire par là que j’en ai d’autres qui ONT des bébés, ça y est, livrés et déballés. Et ce n’est pas fini. Je ne sais pas ce qui s’est passé il y a neuf mois, mais là, c’est une pandémie de mouflets. Ca pond dans tous les sens, il y en a encore au moins deux ou trois sur la rampe de lancement. Ca va en faire, des copains qui vont marcher sur leurs paupières du bas dans moins de quinze jours.

En tout cas, ça m’a fait un choc.

Mais moins qu’à eux.

J’ai eu le message d’un jeune père, notamment, qui m’annonçait la bonne nouvelle sur mon répondeur. A la fin de son message, il avait bien pensé à me dire qu’il était papa, qu’il était très fatigué et que la mère aussi, un peu, mais moins que lui, quand même.
En revanche, il avait juste oublié de me dire le prénom de la môme. Je l’ai rappelé pour le traiter de gros tocard, il s’est laissé faire sans rien dire. Et non seulement il n’a rien dit, mais en plus, il l'a dit avec une voix de zombie sous valium.

Je me fais du souci.

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A part ça, c’est l’automne. La saison magique où tout se transforme, tout vieillit, tout prend de l’âge. Les feuilles virent au rouge et au jaune. Il fait encore beau, mais déjà froid. La lumière devient douce sur les murets de pierre, en Bourgogne, les paillettes de cire flottent dans le miel qu’on filtre au fond des granges, le raisin se change en vin à l’abri des caves.
Et tout le monde chope la crève, moi le premier.

Mais une crève, dites. Un coup à rentrer chez soi, à se prendre une tisane, une escalope au jus et hop, au lit. Depuis ce matin, je tousse comme un perdu. Je vais finir par éternuer 300 grammes de poumon sur mon clavier.

Ca fera du mou pour le chat.

05.10.2009

Ornithorynque n°103

Dans la vie, je suis plutôt calme et doux. Le Mahâtma Jean-Christophe, voyez ? Comme Gandhi. En plus grassouillet.

Je n’étripe pas mes voisins, alors qu’ils le méritent, je gratouille mon chat à la demande, je cajolerais mes plantes vertes si j’en avais, je fais des mamours au frigo, j’ai des fleurs dans les cheveux, j’écoute du Dylan en sniffant du patchouli, je vis couvert de boue en communiant avec Mère Nature comme à Woodstock, bref, le beatnick par excellence.

Un ange de douceur, je vous dis. L’agneau pascal.
Et depuis tout petit, hein. Un enfant adorable, que j’étais. Demandez à ma petite sœur à quel point j’ai été un bon frère, elle en parle encore souvent à la veillée, avec des larmes aux coins des cils, la chère âme.

Mais tout de même, il y a des matins où je ne me sens pas plus pacifiste que ça. Des matins à savater quelques fesses. C’est un de ces matins. On vient de m’apprendre à bout portant que j’ai des livres bien dangereux dans ma bibliothèque. Et ce n’est pas faux, sauf que ce n’est pas ceux auxquels je pensais. J’ai des livres de Sade, de Céline, de Drieu la Rochelle, de Maurras et de Barbara Cartland.

Que du lourd, du sulfureux, du satanique
Mais j’ai apparemment bien pire.
J’ai quelques Tintin.

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Parce que je ne sais pas si vous avez suivi, mais la menace se précise.

Tintin corrompt les âmes simples, Tintin est un fasciste à peine caché, Tintin est un nazi en puissance, un raciste honteux, un collabo de première. Tintin part au Congo et il y fait parler petit nègre à des Noirs. Il se paye leur tête. Il les montre comme des feignants qui ne s’en sortent pas sans le secours de l’homme blanc en général et de Tintin en particulier.
Et il a culot de dire tout ça en 1931. A un moment ou pourtant, le monde entier en est déjà à battre sa coulpe, à faire des excuses aux colonisés et à se retirer sur la pointe des pieds d’Afrique et d’Asie, et en indemnisant tout le monde.

Du coup, un prodigieux crétin sort des rangs et porte plainte, ces jours-ci. Il demande à un tribunal de réparer l’affront insoutenable qu’on lui fait en direct de 1931. Il demande à ce qu’on interdise Hergé. Qu’on l’évacue des rayons des bibliothèques. Qu’on l’interdise aux moins de dix huit ans, comme n’importe quel bouquin d’anatomie féminine expliquée.

Heureuse idée. Et encore, c’est un peu tiède. Ne nous arrêtons pas là.

On ne va pas tarder à se rendre compte que Shylock, avec ses deux livres de chair, est un peu juif sur les bords dans l’esprit de Shakespeare, que Conan Doyle ne rate pas une occasion de marteler que les criminels sont des ânes et qu’ils ont de sales gueules, que Jules Verne passe des pages à décrire les caractères propres à telle ou telle race et que Molière est bien méchant avec les Turcs dans son Avare. Et je ne sais pas vous, mais Ulysse, dans le genre pas net avec les Cyclopes... Profiter du malheur des mal voyants pour en faire carrément des non voyants, c’est pas beau.

Brûlons Shakespeare et Conan Doyle. Brûlons Molière. Et Baudelaire, qui prenait les Belges pour des cons.

Il y a des jours où on ne sait plus quoi faire devant de pareils ridicules. Ils finiront par faire le procès d’Henri IV sous prétexte que le cher homme était royaliste. Et on pourra tous vivre heureux dans l’Ile aux Enfants. On réhabilitera Ravaillac. Ce sera chouette, on mangera des chamallows et on chantera toutes les chansons du Diapason Rouge autour du feu.

Et le pire, le pire de tout c’est que les Précieuses Ridicules ont déjà gagné. Pas cette fois peut-être, mais il se trouvera bien un jour un tribunal de rencontre pour satisfaire ces imbéciles, pour donner raison à ceux qui parlent le plus fort, à ceux qui ont l’infernal culot de se prétendre salis par procuration.

La belle empathie, les excellents hommes, le courageux engagement.
Les salauds.

Il y a vingt-cinq ans, Desproges se payait la fiole de ceux qui dénonçaient courageusement Pinochet à 15 000 kilomètres à peine du Chili. Je crois qu’il les traitaient de dindons, – où est-ce Vialatte ? - ces héros de la bonne conscience.

Ils ont bien retenu la leçon, les dindons. Les voilà qui s’attaquent aux morts, les costument en fascistes et exécutent une danse du ventre autour de leurs tombes pour bien prouver qu’ils sont d’authentiques et lumineux Combattants du Bien. Les dindons ont pris le pouvoir, finalement. Le pouvoir contre le bon sens, le pouvoir contre l’humour, le pouvoir effrayant, de passer une époque au crible des critères d’une autre. 

Je veux bien, moi, qu’on aille retourner les vieilles pierres. Mais alors retournons les toutes. Retournons donc celles de Jaurès, tiens, tellement à la mode, tellement intouchable. On y trouve de belles envolées sur les peuples d’Afrique « qui sont des enfants » - et d’autres beaux passages sur les Juifs, tant qu’on y est. « Nous savons bien que la race juive, concentrée, passionnée, subtile, toujours dévorée par une sorte de fièvre du gain quand ce n'est pas par la force du prophétisme, nous savons bien qu'elle manie avec une particulière habileté le mécanisme capitaliste, mécanisme de rapine, de mensonge, de corset, d'extorsion ».

Ah oui, évidemment, c'est un peu gênant. Hergé avait du lire Jaurès. On devrait interdire Jaurès. Ou lui mettre une préface pour prévenir.

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J’ai aussi du Rabelais dans ma bibliothèque, tant que c’est encore permis et qu’aucun imbécile ne porte (plus) plainte contre lui pour misogynie, blasphème ou je ne sais quel autre sombre prétexte.

Heureusement qu’il reste son rire. Heureusement qu’il reste le rire de Rabelais, contre Tartuffe et tous les tousseux, les vieux matagots, tous ces affreux petits monsieur Homais qui se répandent dans tous les prétoires pour nous dire ce qu’il faut penser ou ne pas penser, ce qu’on peut lire et ce qu’on ne peut pas lire. Si encore ils avaient du style, mais non. Elles sont à pleurer, leurs tartines moralisantes. Et elles ont tendance à tomber du côté du beurre, celui qu’ils se font avec le petit trafic de leurs combats gagnés d’avance.

Le rire derrière Rabelais, derrière Aristophane et Molière, le rire pour montrer que le Roi est nu, le rire pour oublier que les enchantements sont allés se faire voir, le rire pour faire peur à nouveau dans un occident qui s’invente des grands méchants loups de pacotille pour oublier qu’il crève de trop de graisse.

Le rire pour faire quelque chose dans un monde qui ne fait plus rien d’autre que de faire sous lui. Le rire sans états d’âme d’un Muray, qui claque comme une gifle contre la joue triste et blême de tous les Chapelier fous.

Le rire contre l’esprit de sérieux des professionnels de la résistance, le rire qui brûle – mais qui éclaire jusqu’à la douleur le spectacle inouï d’une civilisation qui condamne des livres au nom de la liberté.

Il ne faut jamais, dit Muray, se voiler la farce.


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"Cy n'entrez pas, hypocrites bigots,
Vieux matagots marmiteux boursouflés;
Torcoulx, badauds plus qu'estoient les Goths,
Ni Ostrogothz, précurseurs des magots:
Haires, cagotz, cafars ampantouflés,
Gueux mitouflés, frapparts escorniflés,
Befflés enflés, fagoteurs de tabus
Tirez ailleurs pour vendre vos abus.
"

Gargantua, chap. LIV

 

30.09.2009

Ornithorynque n°102

La vraie bêtise, c’est quelque chose qui heurte salement. Ca vient frapper sous la ligne de flottaison. Ça désespère un brin - un gros brin. Un énorme con roule dans le caniveau devant soi, et c’est toute l’humanité qui se retrouve crépie d’une boue écoeurante.
Vous allez me dire que je suis naïf, que je gagnerais à m’en remettre plus facilement. « Au contact de l’homme », écrivait Chamfort, « il faut que le cœur de l’homme se brise ou se bronze ».

Mais non. Ça fait toujours aussi drôle de se retrouver face à un spécimen chimiquement pur de vieux con.
Mais alors le vieux con parfait.

Le mètre étalon du vieux con. Le vieux con exact au poil de millionième de millimètre.
A ce degré de perfection, il n’y a plus qu’à le recouvrir de platine et à l’exposer à Sèvres.

Le vieux con rutilant de bêtise, sourd comme un pot à tout ce qui n’est pas ce qu’il pense et qu’il brandit comme l’éclatant étendard de la Vérité. Sourd comme celui qui ne veut rien entendre, qui n’écoute personne mais parle au nom de tout le monde. Le vieux con retranché derrière sa serrure trois points, le vieux con qui tourne en en rond, choqué, scandalisé par les autres qui lui en veulent tous, ces autres forcément toujours un peu différents, feignants, peigne-culs, cosmopolites et trafiquants. Jeunes, même. C’est dire.

Arc-bouté sur Dieu et son droit. La maréchaussée, le code pénal, l’arrêté du maire brandis comme autant de boucliers de vertu. Il ne dit pas la police, mais les forces de l’ordre. Il utilise des mots comme stipuler, spécifier ou énoncer, plutôt que discuter, rencontrer ou négocier. Et qui va répétant « qu’ils ne font rien », ces fameux « ils » dont on jurerait que le but secret n’est jamais que de s’ingénier à lui gâcher l’existence.

Sûr de tout, du reste - et surtout de lui. Avec des idées bien arrêtées. Arrêtées dans une impasse, mais ça ne le travaille pas plus que ça. Fielleux, agressif, mauvais, méprisant.

Le genre d’homme qui avance dans la vie avec la finesse d’une pelleteuse lancée plein gaz dans de la gelée.

Il en a, de la chance. La vie doit être plus simple en noir et blanc, quand on en supprime les nuances de gris. Plus rassurante. On doit bien dormir, quand on est con, mais alors con ! Comme une enclume.

Bref, il a secoué les bases.

C’était à mon travail.
Ca aide un peu à ne pas céder à la tentation de lui expédier le bureau à travers la terrine, ce qui m’a pourtant traversé l’esprit. Je m’y suis même vu, et avec gourmandise. Histoire de gommer l’un de ses sourires suffisants que j’aurais aimer effacer à coups de talons. Bon, ça aurait fait un vieux con au nez cassé. Rien de bien grave. Rien de bien utile non plus.

Et puis la violence, c’est mal. Je suis bien au-dessus de ça.

N’empêche. Je ne garantis pas qu’en dehors du cadre feutré d’un bureau, je n’aurais pas tout de même cédé à la tentation de l’envoyer paître en majesté, en prenant éventuellement le temps d’enfoncer une patate dans le pot d’échappement de sa bagnole et d’en recouvrir le pare-brise d’autocollants.

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Cà m’a rappelé un beau spécimen de vieux con. C’était une femme, et jeune - parce que le vieux con n’a ni âge ni sexe, que ce soit bien clair.
J’y avais déjà songé il y a peu de temps en Bourgogne, en regardant un soir les murs du collège voisin de ma maison d’enfance. Il y a au second étage de cette aile là les deux fenêtres d’une certaine salle d’allemand, où j’ai perdu une bien trop grande part de ma jeune existence à lutter contre la sainte horreur de ces heures perdues à mal apprendre une langue qui m’était indifférente, livré aux mains d’une inoubliable harpie. On l’appelait la gestapiste, avec ce sens de la mesure typique de l’adolescence, et tous ensemble, nous lui avons soigneusement saboté ses cours, qui ne valaient pas tripette.

Quatre ans. Quatre longues années à écouter des chanteurs allemands mondialement célèbres comme Udo Lindenberg, à se farcir des cours entiers sur les Gasterbeiter ou la Wiedervereinigung, à tenter de retenir les variantes de der/den/dem/des, les listes de 250 verbes forts, essen, fressen et autres. A se farcir des dialogues passionnants entre Rolf et Gisela, les deux héros d’un livre de cours qui devait remonter à 1850.

Avant Jésus-Christ.

Et puis attention, hein. Intransigeante sur l’accent. Avec quelques moments de pur surréalisme dedans, comme ce jour où elle s’était mise en tête de nous apprendre à prononcer « Ich » correctement, c'est-à-dire en plaquant le bout de la langue sur le haut du palais, à ce qu’il semblerait. Le cours de langue avait pas volé son nom : on a passé une heure comme des couillons, à faire des tas de trucs avec la langue. J’ai dans l’idée qu’il y avait des angles morts dans lesquels on devait en trouver deux ou trois qui se lançait dans des trucs inventifs avec la langue de leurs voisines. Enfin, inventifs pour nos 13 ou 14 ans.
Les seuls moments où j’arrivais grosso modo à lui donner pleine et entière satisfaction, c’était en période de grosse, grosse bronchite. Ou après avoir mangé une pelletée de graviers.

Pour se faire aimer, elle avait eu l’idée brillante d’accrocher au mur le poster d’un gardien de but de la RFA, Harald Schumacher. Lequel avait envoyé deux ou trois ans plus tôt l’un des joueurs de l’équipe de France à l’hôpital avec ses dents bien rangées à côté de lui dans un petit sac, dans un bref instant de confusion volontaire entre football et karaté.

L’idée parfaite. Et l’intelligence humaine du bulot moyen.

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Il y a des gens qui vous font du mal.
Parfois sans le faire exprès.
Parfois parce qu’ils aiment ça.
Parfois parce qu’il n’y a pas d’explication, simplement parce qu’on s’écorche aux autres, sans que personne n’en ait la moindre envie.
Parfois parce qu’on tombe tout bonnement sur la dernière des imbéciles incompétentes, faites pour enseigner comme moi pour danser le jerk dans une boite de Pigalle.

Et avant qu’on me demande : non, je n’ai jamais dansé le jerk dans une boite de Pigalle.

C’était à Montparnasse.

24.09.2009

Ornithorynque n°101

Depuis Jeanne d’Arc, on sait qu’on ne devrait jamais laisser des Anglais jouer avec des allumettes.

On m’a rapporté une interview qui ne fait que renforcer l’évidence. Le monsieur qui parlait dans le poste était chercheur, aventurier et britannique, ce qui fait trois bonnes raisons de se réveiller un beau matin avec l’envie d’aller planter sa tente en plein cercle polaire. Le genre de pays où on n’a guère intérêt à faire pipi dehors. Encore un coup à se retrouver cloué au sol par la partie la moins rigolote, vous voyez ?

A trente bornes du pôle. Autant dire à des centaines de kilomètres du premier truc inflammable comme un bout de bois ou un hérétique. On pouvait le croire à peu près tranquille. Sauf que ce brave homme d’anglais a décidé un beau matin de se préparer une petite cup of tea, dans sa petite tente, sur son petit réchaud, en bon anglais flegmatique. Et qu’il a renversé son Butagaz, que le pétrole enflammé s’est répandu et que la tente a cramé le temps d’un clin d’œil.

Ces tissus d’aujourd’hui, c’est peut-être isotherme, mais ça flambe comme un rien. Et il s’est retrouvé en slip, assis en tailleur au milieu d’un désert de glace de 300 000 kilomètres carrés sous trois arceaux ridicules qui sentaient le plastique fondu.

Et de conclure « Ow, et là, je me suis dit : tu es dans le merde. »

C’est parfaitement résumé.

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De temps en temps, on a moins envie de raconter des âneries sur des explorateurs anglais en slip. C'est au détour d'un film qu'on s'en rend compte, un film brutal et tendre comme la vie qui s'écoule. Un grand-père qui fait goûter un vin de Bordeaux à son petit-fils. Et le vin lui rappelle son épouse partie. Il jette un oeil autour, sur les bibelots qui traînent encore là où elle les avait posés. Et ce qui passe dans les yeux du petit-fils et du grand-père est beau comme tout le cinéma.

J'ai revu plein de choses de mon enfance, après ce film.

J'ai repensé à tous ces objets qui ont cerné Suzanne après que Pierre soit parti, avec le courage et la simplicité d'un homme droit, après avoir refusé les soins inutiles d'une existence dont il ne voulait pas davantage abuser. Il a quitté la scène comme un Romain, rassasié de vivre, sans s’attarder trop longtemps, sans vouloir déranger.

Et il a laissé sur les rives d’après lui tout un monde de petites choses. Je ne sais pas si les objets inanimés ont une âme, mais nous en avons une, en tout cas. C’est bien assez pour que chaque odeur et chaque objet prenne un sens.

Le thermomètre à mercure, cloué devant la porte d’entrée, qu’il tapotait chaque jour pour faire redescendre le mercure. Les deux portraits des enfants, sous le gros poste de télévision rondouillard, et les deux bouilles réjouies de ma mère et de mon oncle, avec leurs têtes d’angelots pour photographes des années 40. Il n’y a jamais eu un gramme de poussière sur les cadres. Le secrétaire bien ciré, dont un pied était rongé par les bestioles, au point de n'être plus qu'un fantôme de pied. Il y avait dessus un téléphone à touches, une vraie modernité, recouvert d’un cache-téléphone abominablement vert. Les pantoufles démolies jusqu'à la corde qui traînaient dans le couloir, sous la grande armoire vitrée dans laquelle fane encore aujourd'hui un vieux grand Larousse, un Larousse du temps de l’Afrique Equatoriale Française et des bat’ d’Af’, de l’Indochine et des comptoirs de Pondichéry et d’ailleurs. Du temps d’avant la Lune, d’avant l’atome.

La chambre sage, au bout du couloir, près de la salle de bains. La grande salle à manger et ses deux fauteuils où il aimait de temps à autre aller se reposer, à la fin d’un de ces repas de famille où parfois, j’avais droit à un canard, un sucre trempé dans le café. On sortait du buffet les tasses plus fines et plus belles, ces jours là, pas les bols ébréchés de la cuisine. On mettait les belles assiettes et les belles serviettes.

Le grand bureau surtout, qui m'impressionnait tant, en face du coffre à jouet au couvercle sculpté. J'y ai résolu des problèmes de géométrie que je n'aimais pas tellement et résisté à des dictées que j'adorais, sous l'autorité souriante d’un vieil instituteur tout cabossé. Il y avait une grande règle de bois carrée, dont je me servais comme d’une épée les soirs où je me prenais pour le vengeur masqué. Il y avait un large sous-main rouge sombre, sur lequel j'ai tracé mes premières lettres et lu mes premiers mots, avant d'aller dévaliser la bibliothèque et de lire tout ce qui en tombait à m'en user les yeux. Il y avait dans un des tiroirs les cahiers couverts de son écriture menue, de vieux porte-plumes, des compas des années 30.

On les a crus longtemps perdus, ces cahiers d’une vie. Ils étaient rangés dans le dos du bureau. Il faudra prendre tout le temps de les lire. Bientôt. Demain.

Combien de fois a-t-elle eu les larmes aux yeux, ma Suzanne, en regardant la canne encore inclinée derrière le radiateur de l’entrée, le béret pendu au clou, le pantalon de jardin et ses bretelles toujours pliés sur une chaise ? Combien de fois s’est-elle sentie seule dans le grand lit de bois clair, combien de fois a-t-elle secoué la tête en regardant le verre dans lequel ne traînait plus qu’un seul dentier, sur le lavabo de la salle de bain ? Combien de temps a-t-elle mis avant de ranger en haut d’une armoire la boite à sucre dans laquelle on rangeait les deux jeux de cartes qu’il avait battues tant de fois ?
Combien de fois avant que sa mémoire ne s’effiloche lentement, que les objets laissés sur la grève de ses souvenirs ne repartent avec la marée qui descend ?

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C’est compliqué, d'être heureux, ça s’en va, ça revient, ça nous nargue, ça nous échappe avant de venir ronronner sous notre nez, comme le chat de Kipling qui s’en va tout seul.

Et un soir d’été à Lyon, un instant prend plus de poids, devant un certain pavé rouge, rue de la République. Et comme on se sent heureux, ne reste plus qu’à remercier le Dieu inconnu.

Les chats s’en vont tout seuls. Ils reviennent toujours.

17.09.2009

Centième ornithorynque

Je suis content, j’ai des amis qui sont vivants.

Enfin, mes amis sont à peu près tous en vie, ce n’est pas ce que je voulais dire. Ils font bien semblant, en tout cas, pour ceux qui bluffent.

Quoique. J’en connais certains qui s’apprêtent à devenir parents. Ils sont en train de peindre des chambres en bleu ou en rose, avec des petites frises mignonnes. Et dans les semaines qui viennent, ils vont trainer de belles têtes de zombies, gazouiller devant des berceaux, lire du Françoise Dolto et s’abonner à Parents. C’est quelque chose entre la vie et la mort. On en prend pour vingt ans, et je compte au plus juste. J’ai du mal à saisir l’envie de planifier le moment où on va se faire casser sa voiture par un crétin boutonneux dans 18 ans tout rond. Mais j’ai un père pédiatre, je sais comment réagir. Tact et délicatesse. Je leur dirai que ouais, bon, c’est un bébé, pas de quoi se la peindre en vert non plus, t’as pas des chips ?

Non, ceux dont je parle, ce qui est étonnant, c’est qu’ils soient encore vivants.

Ils reviennent d’une semaine de plongée je ne sais trop où, au bord d’un truc maritime comme une mer ou un océan, probablement.

Déjà, plonger, bon. Ca n’a pas réussi à Cousteau, tenez : il est mort. Mais passons, j’en connais qui s’en sortent. Non, eux ils sont partis plonger pour voir des requins. Et je vous le donne en mille, pas n’importe quels requins. Des Requins Curieux.

C’est leur nom. Curieux de quoi, je me le demande bien. Si c’est une curiosité du genre « je me demande quel goût peut bien avoir ce truc rose qui gigote comme un couillon de façon cocasse», je ne vote certainement pas ouïe. Je vote contre.

Parce que je ne sais pas vous, mais en ce qui me concerne, la dernière des choses que j’irais demander à un requin, c’est d’être curieux. Je le préfère distant, froid, autiste. Si je pouvais tomber sur le Rain Man des requins, je serais comblé, il se baladerait loin de moi en murmurant « oh-oooh, deuxième base, péter, oui, et ça fait 786 allumettes. » en poisson, que je serais le plus heureux des hommes. Je le veux indifférent. Moqueur, si ça l’amuse. Même sarcastique, je prends.

J’ai une grande affection pour le Requin Blasé. J’ai une dent contre le Requin Curieux. Le problème, c’est qu’il en a dans les trois mille, lui.

C’est mon triste lot, mon lourd fardeau : la plupart de mes amis ne sont pas bien dans leurs têtes. Dès qu’ils ont cinq minutes, ils se rendent dans des endroits improbables comme le Kirghizstan, la Mer rouge, le Tibet, un PMU ou le Pays des Requins Curieux.

Ils en reviennent avec des sourires jusqu’aux oreilles et m’envoient des cartes postales de Roissy, des fois que je sois assez gland pour pas voir le truc. Dans leurs bagages, ils ramènent des services à thé tibétains, un yak entier pour faire le beurre qu’on met dans le thé, un parachute de l’armée de l’air indienne, des fossiles et des photos prise à 6000 mètres d’altitude ou à 40 mètres de fond. Et dans le cas des amis de ma sœur, des ornithorynques en peluche, qui trônent en bonne place sur mon bureau.

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De toute façon, j’ai toujours eu un problème de dents.

Déjà, je tiens les miennes de ma maman. Oh, elles sont très bien. Mais en forme de dents de lapin. Ce sont les dents de la mère. On n’en sort pas. On a bien tenté de me faire une dentition raisonnable à coups d’appareil quand j’avais douze ou treize ans, mais j’ai bouffé la main de la dentiste, si mes souvenirs sont bons. Elle a renoncé. C’est ma sœur qui a subi les deux ou trois années de torture chromée, avec les élastiques et tout le bataclan, et cette immense question adolescente : si j’embrasse un garçon et qu’il se prend la langue dans les vis moletées, je fais quoi ?

Résultat, elle a un beau sourire, elle. J’aurais pas du lui faire le coup du Requin Curieux, à Mme Jung.

Et puis quand je dis très bien... J’en suis tout de même à trois couronnes. Autant dire que je croque dans la vie à pleines dents, certes, mais avec l’équivalent d’un livret A moyen dans la bouche. Certes, ma mère n’est pas responsable du régime saccharo-farineux que j’ai décidé d’adopter depuis que j'ai été en âge de dire "mais tu sais ou je les mets, tes haricot verts ?" sans me prendre une beigne. Mais tout de même, ça m’a valu quelques belles séances chez le dentiste.

C’était un dentiste parisien - parce qu’elles ont toute pété en même temps ou presque, du temps où j’illuminais encore le bas de Montmartre de tout mon talent. Un vieux dentiste parisien, gras comme un notaire. Il opérait en écoutant du Wagner. Ca doit mieux masquer les hurlements, on n’entendait rien depuis la salle d’attente. Il sucrait un peu les fraises, ce qui n’est pas rassurant, chez un dentiste. Et puis on ne profite pas trop du goût de la fraise.

Il était du genre pédagogue, mon arracheur. Il me faisait de jolis dessins bien soignés sur un bloc pour m’expliquer ce qu’il s’apprêtait à faire avec sa perceuse. Il m’expliquait bien comment sans anesthésie, je serais en train de faire des ronds au plafond en hurlant. Il me montrait le nerf qu’il venait de sortir au bout d’une espèce de tortillon d’acier chromé.

Et moi, bonne pomme, chargé jusqu’aux yeux de je ne sais quel produit chimique, je regardais s’élever en l’air la poussière d’ivoire qui faisait des effets de lumière sous la lampe, en murmurant « hon-hon. » le plus calmement possible.

Et puis on en sort toujours en pleine confiance, de chez le dentiste, avec l’impression de baver sur tout le côté gauche. Et le temps qu’il fasse ses moulages, on en a pour quinze jours à faire schliiip à chaque fois qu’on parle, avec un gros bruit de succion de salive.

C’est socialement nuisible. J’ai bien du rater une ou deux négociations d’augmentation à cause de ça.La peste soit des dentistes. Béni soit l'inventeur de l'anesthésie.

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Ah oui : je ne veux pas faire le malin, mais ça y est, on en est à cent bestioles publiées ici-même.

Le fichier dans lequel sont hébergés tous les ornithorynques fait très exactement 468 900 caractères, espace compris. 469  009, maintenant. Ah flûte, ça change tout le temps. Ce qui veut dire qu’au bas mot et en considérant que j’ai du appuyer sur environ dix fois plus de touches de mon clavier, entre les corrections, les retouches, les ornithorynques mort-nés expédiés au paradis des données non sauvegardées, ce qui fait, disais-je, qu’on doit arriver aux 4 700 000 touches enfoncées.

Ce qui n’appelle qu’un commentaire.

C’est résistant, un clavier.

02.09.2009

Ornithorynque n°99

Vous avez vu ?

99.

Ces chroniques vont être centenaires dans quelques jours. Ce n’est plus la prime jeunesse de l’ornithorynque un rien foutraque. Je le voyais tout fou, à l’époque. Je le voyais batifoler dans l’absurde et le curieux. Il avait les cheveux longs, des tee-shirt trop grands et il écoutait de la musique de jeune avec un anneau dans le nez. Il souriait pour un rien, il pleurait pour encore moins.

Il est peut-être plus sage. Un peu plus cabossé aussi, plus riche de souvenirs. Et un peu plus foutraque dans le même temps, parce que l’esprit de sérieux lui pompe l’air avec une profondeur et une intensité, vous ne pouvez pas savoir.

La nostalgie, la marée qui monte dans le coin de l’œil, le sensible, oui. Mais le sérieux ? Des clous. J’ai toujours voulu mettre une larme au coin d’un sourire. Ou l’inverse. Pour les quelques années qui me sont données, je ne vais pas perdre mon temps à devenir insensible – c’est tout l’inverse. Se blinder contre le monde, s’endurcir, à quoi bon ? C’est une logique d’armurier.

C’est la logique de ceux qui redoutent les blessures. C’est la logique de la crainte. « Si tu recules, tu meurs. Si tu avances, tu meurs. Alors, à quoi bon reculer ? », dit un proverbe.

C’est le moment de mettre un peu d’ordre dans ses idées, de se rappeler ce qu’on fait là et de regarder en arrière pour repartir de l’avant.

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Bientôt cent chroniques.

La première date du 4 avril 2007.

Nous sommes le 2 septembre 2009, il est 20h53 à l’heure où je tape cette phrase.

En deux ans et demi, ça fait quelques soirées tout de même, des soirées penchées sur un clavier, sur un bloc notes, à farfouiller dans toute une bibliothèque, à flâner le nez au vent et ergo, à se prendre quelques  lampadaires dans le nez sur la route. Dieu bénisse les lampadaires, c’est quand on rentre dedans qu’on réalise qu’ils servent à nous éclairer la route.

Il y a des bouts de chroniques de partout chez moi. Quelques phrases écrites sur la page de garde d’un livre, sur un billet de train, au verso d’une liste de courses. J’en ai même une presque entière, griffonnée sur le carton qui m’a servi dans un déménagement. Il y avait des livres dedans, curieusement.

A la prochaine, nous serons à cent. On s’est dit quelques petites choses, pendant tout ce temps, non ?

Alors bien sûr, je pourrais dire modestement qu’avec de la chance, quelques phrases tombées par ci ou par là ont su faire mouche. Ce serait bien modeste, bien urbain - et bien hypocrite.

Parce que je sais qu’elles ont réussi à faire pleurer et à faire sourire. Parce que c’est la raison qui fait que  je continue de me pencher sur le clavier certains soirs où pourtant, la flemme pousse à tout autre chose. A lancer l’opération glandouille sur un canapé, un chat sur les genoux. A filer voir avec quelques amis la tête qu’a le monde, à décider de le repeindre avant de conclure qu’on pourra bien boire tous les apéros du monde, nous n’y pourrons mais.

Il y a des jours où la vie n’est pas regardable, d’autres où elle est belle comme une femme qui danse à quelques pas de là.
Ecoutez la musique.
C’est sur ces notes-là qu’elle danse.

Et puis cent, c’est un peu faux. Il en manque deux, deux chroniques qui se sont échappées le temps d’une amie, le temps d’un amour. Elles n’ont eu chacune qu’une lectrice. Elles dorment quelque part, coincées dans un livre, dans une pochette, que sais-je. Dans les pages d’un certain carnet noir.

Au final, tout est signe, tout est nourriture. Tout nourrit l’ornithorynque. J’ai parlé de pirates et d’alchimistes, d’enfance et d’éléphants, de foot et d’amitié. J’ai parlé des petites choses et des plus grandes. J’ai parlé de grammaire, de latin et d’orthographe. J’ai parlé de Suzanne et de Pierre. J’ai parlé de mes foucades. J’ai parlé de ma famille et de celle des autres. J’ai parlé des morts qui m’accompagnent. J’ai parlé de mes tristesses et de mes joies. J’ai tenté d’y mettre un peu de pudeur.

Et parfois même, j’y ai mis un peu de silence. J’ai retenu les mots qui ne demandaient qu’à se ruer dans l’arène.

J’ai parlé de toutes les surprises qui m’ont éclairé le regard, ou qui l’ont assombri. J’ai parlé des miens, de ceux qui me protègent et qui m’entourent, de ceux que je protège et que j’entoure de tout l’amour qui peut tenir dans une caboche. J’ai tenté d’en donner des éclats à ceux qui me lisent et qui m’aiment, à ceux qui me lisent et qui ne me connaissent ni d’Eve ni d’Adam.

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Je ne sais pas où nous irons demain. Je n’ai pas la moindre idée de ce que sera la centième chronique. "Puisque ce sont des hommes", dit Goblin le Borgne dans un livre de Kipling, "puisque ce sont des hommes, parle-leur de rois, d'éléphants, de batailles et de chevaux". C'est une piste.

Je sais que j’aime ces petits voyages. Que c’est tout l’intérêt de ne pas savoir où l’on va, quand on part. 

Je sais que j’aimerais continuer avec vous. Ca réchauffe de vous savoir là. C’est comme une bienveillance qui plane au dessus de soi. Ca aide à débusquer les mots, quand on sait qu’ils seront lus.

Il est 21h27.

01.09.2009

Ornithorynque n°98

Vous avez vu ?
C’est la rentrée.

Les mouflets reviennent en force dans les rues. Ils ont des habits bien propres, des cartables énormes et une coiffure toute neuve. C’est trognon.
Les policiers municipaux reviennent aussi. Ils n’ont pas de cartables, mais des carnets de prunes, ça, oui. C’est pas trognon.

Il n’y a pas quinze jours, on buvait son café salé à force de dégouliner du front dedans. Même  l'aube était bouillante.

Maintenant, il y a du vent. Ca met le dawa dans le journal quand on le déplie. On pense être en train de lire tranquillement la page des sports et paf : en pas vingt lignes, on réalise qu’on s’est fourvoyé en plein carnet rose.
Des tas d’abominables morv… Des tas d’adorables bébés tout roses, de partout.
Plein la page 12.
Seize d’un coup. L’horreur. La dictature du mignon. Le moutard qui monte au nez.

Ca m’apprendra à snober l’Equipe.

_________

 

Voir des gamins se préparer pour la rentrée, ça ne rate jamais : je me revois au même âge, dans ma jolie salopette de velours orange, avec mon beau pull violet et ma coupe au bol. Sur les photos de classe, on dirait un Beatles avec des dents en moins.

J’ai l’air content.
La vie n’était pas franchement rude.

Le matin, un parent ou l’autre me posait devant le grillage de la cour d’école. Une fois au moins, mon père m’a déposé habillé en médecin-colonel ou à peu près, au volant de la traction avant bleu marine qu’il bichonnait tous les week-ends. Ca le prenait de temps en temps, en particulier quand ma mère regardait ailleurs.

Il a tenu à m’accompagner jusqu’à la grille alors que je lui disais des tas de truc pour l’attendrir : « … mais voyons pôpa, tu es quelqu’un de très pris, tu es médecin, tu es même pédiatre, tu as prêté le serment d’Hippocrate, tu te dois de soulager les dents qui percent et les fesses rouges de l’humanité souffrante. Ecoute, pose moi donc à ce carrefour qui n’est qu’à huit cent mètres, ça ne me dérange pas du tout de finir à pied, tu penses. Non ? Bon, au pire, si tu fonçais dans ce mur à 80 à l’heure qu’on en finisse, qu’en dis-tu, papa, s’il te plait, et je te ferai un beau bracelet de nouilles pour la prochaine fête des pères, et juré, cette fois, je les fais pas cuire avant ? »

Des queues, Marie.

Il a tenu à me poser pile devant l’école et à sortir saluer toute l’assemblée. Je ne savais plus où me mettre.

J’étais encore en train de creuser un trou dans le bitume avec les dents pour tenter une entrée discrète façon Dalton, quand la directrice m’a attrapé par l’oreille en me disant que je devrais avoir honte de me comporter comme un enfant à six ans passés.
Ce qui me m’a semblé légèrement foireux quelque part.

A midi, Mémé Suzanne et Pépé Pierre me gavaient de frites et de calcul mental. Je redemandais surtout des premières.

Et le soir, vers seize heures trente, la silhouette immuable et voûtée de mon grand-père se devinait au coin de la rue. Il m’a attendu par tous les temps, chaque soir pendant toute la maternelle et toute la primaire, canne en main, béret vissé sur ses beaux cheveux blancs, lissés vers l’arrière à la mode des années 30. Avec ses godillots au pied, tellement déformés qu’un clochard n’en aurait pas voulu, et sa main dans le dos, tordue et collée à ses reins presque brisés. Tout était déformé, chez mon pépé, de ses vieux chandails jusqu’à son corps maigre, crispé sur tout un côté. Il était beau, pourtant, beau comme le courage sans épate d’un vieil homme qui porte sa croix sans se croire obligé d’en informer toutes les Palestine.

L’hiver, la nuit tombait déjà, le brouillard aveuglait le quartier. On le devinait pourtant toujours fidèle au poste, fantomatique, sous un réverbère.

Il existe comme ça dans mon souvenir, Pierre, comme un gentil Ankou perdu sous la lumière troublée de brume d’un lampadaire. 

Quand je vais parfois sur sa tombe, en secret, sans toujours le dire, c’est comme ça que le revois. Il m’attend toujours au coin de la rue. Et j’espère bien qu’elle est encore longue, cette rue. J’ai l’impression que la cloche de l’école vient à peine de sonner. Mais il m’attendra là, comme il m’a toujours attendu.

On se fera un goûter, avec mémé Suzanne et tante Jeanne. On épluchera une tablette de chocolat sur une tartine de beurre, comme on faisait. On sortira le tapis vert et tu nous plumeras aux cartes. On fera un peu de géométrie et j’essaierai de saisir une bonne fois cette question d’intervalles à laquelle je n’ai jamais réussi à entendre un traître mot. On allumera la télé et tu te mettras à ronfler devant un bout de match de rugby, les pieds dans des pantoufles d’anthologie, enfoncé dans le profond fauteuil brun qui t’avalait presque.

Plus tardet si c’est l’hiver, à la nuit tombée, on mangera des châtaignes au four ou des gaudes avec un peu de lait.

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On va tous mourir.

Oui, je sais : tu parles d’une nouvelle.

Mais là, plus vite.

A en croire les journaux, l’OMS, le gouvernement, les ministres, le Président, les autres Présidents et mon garagiste, puisse-t-il en attendant souffrir d’une fistule dans le fondement, la grippe A va nous coucher par centaines. Et ça ne s’annonce pas propre. On va s’éternuer dessus jusqu’à ce que mort s’ensuive. Des dizaines de milliers de personnes parquées dans les couloirs des hôpitaux en train de se montrer leurs thermomètres pour savoir qui a la plus belle fièvre, en train de vaporiser 20 litres de morve de l’heure dans l’atmosphère. Ca va être dantesque. Il faudra faire avec, supporter l’épreuve, tenir bon dans l’adversité. A la glaire comme à la glaire.

Aux dernières nouvelles, les cas se multipliaient partout en France, surtout du côté de la Normandie. Ah, on va déguster.

On va déguster des grippes à la mode de Caen.