08.02.2010
Ornithorynque numéro fent-div-uit.
J'ai toujours dit que c'était très important d'être bon en maths. C'est bien simple, j'ai toujours eu le plus profond respect pour les mathématiques. La seule mention d'une fonction f(x) me remplit d'un frisson sacré, toujours aujourd'hui.
Et je me suis toujours attaché à aborder cette matière d'une façon toute particulière, mes anciens profs peuvent en témoigner.
J'ai passé mes années de collège et de lycée à prêter la plus grande attention à leur sainte parole, sauf les rares fois où je n'en foutais pas une rame au fond de la classe parce que j'avais mieux à faire. Draguer ma jolie voisine de manière parfaitement nulle, par exemple, finir en douce le dernier Stephen King ou écrire des nouvelles et des poèmes dont Dieu merci ne doit subsister aucune trace.
Mes parents, avec leur lucidité habituelle, m'ont expédié à maintes reprises dans ces traquenards sans nom qu'on appelle cours particuliers. C'était atroce, sauf avec une certaine jeune femme, qui ma foi, avait de quoi convaincre un jeune garçon de l'intérêt de travailler sur le volume des sphères. Bref, ils avaient bien compris que ce n'était pas l'envie qui me manquait, pas du tout. Et que j'étais tout prêt de devenir un mathématicien de renom et d'envoyer aux oubliettes les travaux visionnaires d'un Evariste Galois ou les fulgurances d'un Archimède - vous savez, celui qui se mettait dans des états pas possibles en courant tout nu et en braillant eurêka, eurêka. Franchement, en faire tout un plat simplement parce qu'on a fini par retrouver le savon, je trouve ça bien excessif. Ca devait être son tempérament italien. Je sais, il était Grec. Mais il habitait Syracuse. Qui est en Sicile. Et ouvrez n'importe quel dictionnaire, la Sicile est italienne, CQFD.
Oh, les mathématiques ne sont pas ingrates : elles m'ont apporté bien des satisfactions, juste récompense à un engagement aussi entier. J'ai ainsi obtenu la note difficilement égalable de 0,5 sur 40 à un brevet blanc. Ce fut mon triomphe, je n'ai jamais fait mieux - sauf peut-être au bac, lorsque j'ai commencé à compter sur mes doigts pour tenter de résoudre l'exercice de probabilité. J'ai vite compris. Non seulement je n'avais pas assez de doigts, mais même en allant compter sur les doigts de mes voisins, j'en avais pour la journée, sans compter quelques soucis disciplinaires éventuels. J'ai renoncé en misant tout sur la philo.
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Et pourtant.
Pourtant.
Toute ironie mise à part à grands coups de pompes dans le train, les mathématiques sont indispensables, je dois bien l'admettre.
Une fois épuisé tout le reste.
Et pour plusieurs raisons. D'abord, ça permet de ne pas se faire pigeonner par boulangère quand elle vous rend la monnaie en pièce de 10 centimes sur votre beau billet de 50, cette grosse vache. Ensuite parce que ça permet de calculer des tas de choses. Les calories qu'on vient d'avaler, tenez. Et de prendre conscience d'une vieille loi culinaire : c'est toujours beaucoup plus que ce qu'on pensait. Enfin parce que ça sert à calculer le nombre de la Bête, et ça n'est pas rien. Car comme le dit le Chapitre 13, Verset 18 de l'Apocalypse, « Que celui qui a de l'intelligence calcule le nombre de la bête, car c'est un nombre d'homme, et son nombre est six cent soixante-six ».
Une phrase qui m'a longtemps laissé perplexe, dans la mesure où la réponse a l'air d'être dans la question. Soit les mots n'ont plus de sens, soit cette phrase revient à dire « bon, les filles : bon courage pour calculer le nombre que je viens de vous donner. » Eh bien, je ne sais pas, pourquoi pas 666, au hasard, oh lala quelle chance, du premier coup, dites donc.
On se doute vaguement que ce n'est pas aussi simple. Le Nombre de la Bête, la réponse qui est dans la question, c'est un peu comme cette carte du Trivial Pursuit qui vous demande quels sont les ingrédients principaux, dans la recette du lapin à la moutarde.
Ca a l'air trop simple.
On se dit qu'il y a un truc (1).
Bref : tout le monde cherche depuis 2000 ans. Sauf moi, parce que je suis une buse en mathématiques. Ce qui me console un peu, c'est que je me dis bon : ok, on trouve. Un mathématicien de génie se pointe un jour, flanqué d'un prêtre et d'un pope au cas où, et vous annonce « Ok, j'ai trouvé, c'est √8656 et des poussières ».
Oui, et ?
On serait bien avancés. Quelqu'un a une autre idée pour qu'on échappe aux lacs de feu, aux quatre Cavaliers et aux Sept Coupes de l'Indignation Divine, maintenant ?
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Je viens de relire ma dernière phrase après un petit accident, et ça me fait prendre conscience de quelque chose.
Rien, strictement rien ne résiste à un défaut de prononciation, même léger. C'est une loi universelle, probablement valable pour d'autres espèces. Je suis intimement persuadé que des tribus de singes se boyautent en entendant Roger zozoter depuis qu'il s'est pété les dents sur une noix de coco un peu trop dure. Ou que les huîtres les plus charitables n'arrivent pas à se remettre du dernier repas de famille, quand la petite dernière avait une perle sur la langue.
Un cheveu sur la langue, un léger zozotement, et vous pouvez bien réfiter du Rafine ou du Fefxpeare, fa femblera fiftrement grotefque. « Il oppove à l'amour un cœur inacfeffible / Ferfons pour l'attaquer quelque endroit plus fenfible », c'est tout de suite moins plein travique. Tragique, pardon. Et « Hélaf pauvre Yorick », de même.
Eh bien figurez-vous que le petit accfident, f'est fa : ve viens de m'arriver : ve me fuis planté une coquille d'œuf dans la venfive y a pas finq minutes. F'est atrofement douloureux. Et ve parle en public dans fif ou fept minutes.
Vufte fiel.
(1) Même si au Trivial Pursuit, la bonne réponse est effectivement : du lapin et de la moutarde. M'a valu de perdre un camembert, celle-là. Charognes. Escrocs. Lampistes.
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02.02.2010
Ornithorynque n°117
L'inconvénient du mois de janvier, dans certains métiers, c'est qu'on finit par crouler sous les cadeaux de fournisseurs qui doivent se dire que ça va vous faire bien plaisir de recevoir un 12ème agenda ou un 16ème sous-main qui fait bloc-notes.
Encore ceux-là sont-ils inoffensifs. Il y en a d'autres, de ceux on ne sait pas si ce sont des cadeaux ou une tentative de meurtre. J'ai sur mon bureau un truc qu'avec l'aide de Dieu, j'espère bien ne jamais ouvrir : de l'armagnac arménien. De l'Ararat, 15 ans d'âge. On ne fait pas plus vieux, les cuves fondent. Rien que le nom, déjà. Se risquer sur de l'Ararat, faut être fou : même Noé a échoué. C'est toxique.
La dernière fois que j'ai bu une goutte d'un truc équivalent, je le dois à un ami que je ne dénoncerai pas, sauf contre une somme raisonnable. Il revenait d'Espagne, tout content d'avoir acheté une bonne bouteille chez un petit vigneron espagnol, dans un coin paumé. Le genre de vieux sec comme un clou, qui devait tirer 20 litres à l'alambic à partir de 20 kilos de patates et d'un chat mort.
J'en ai bu un demi gobelet avec lui, un soir de feu de camp dans un camping de l'Oisans.
Suite à quoi dans l'heure qui a suivi, nous avons imité le cri du chamois au printemps, attaqué ma voiture, rampé dans tout le camping en coupant à l'Opinel les attaches des tentes, bu la moitié d'un torrent de montagne, traité les étoiles de garces et tenté d'écraser une cigarette allumée entre les fesses d'un âne, dans le champ d'à côté. Je suis allé m'évanouir dans la tente ou mon compagnon a passé la nuit à me flanquer des coups de genoux dans le dos pour tenter de m'empêcher de ronfler, sans succès.
C'est décidé, je vais l'offrir à quelqu'un, cette bouteille.
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Dans le championnat des pièges à éviter, les pince-fesses mondains poussent tout le monde pour arriver les premiers et cognent sur la tête de ceux qui suivent de près. Et laissent l'homme de bien seul, nu, désemparé face à l'adversité et au Rotary club. On croule sous les éternels petits amuse-gueules tiédasses, en tentant d'oublier le petit Jiminy Criquet qui nous gazouille au creux de l'oreille qu'on l'air parfaitement gland avec sa petite assiette dans une main et sa coupe dans l'autre, à tenter des numéros de cirque pour ne rien renverser. Les dames ont des choucroutes sur la tête, des animaux morts en guise de manteau et une bijouterie autour du cou. Les messieurs sont apoplectiques, et probablement notaires. C'est le festival des balais plantés là où vous voyez très bien ce que je veux dire.
On se retrouve à serrer des pognes au lieu de botter des fesses. Le danger, c'est de céder à la tentation du sabotage. Je ne sais pas si c'est une question d'anarchisme latent, de capital génétique ou plaisir de jouer les sales gosses, mais en moins d'une heure, je commence à voir rouge. Je rêve de monter sur une caisse à savons pour dénoncer la mascarade et le temps perdu, de gifler des bajoues pour faire tomber ces masques de gentils posés sur des visages de Tartuffes. Je meurs d'envie de hurler à la fête foraine et au bal des faux-culs. C'est le Carnaval de Venise, ces soirées. L'homme met un loup pour l'homme.
On sait toute l'importance d'adopter des contre-mesures simples dans ces cas-là : ne pas s'abreuver de mauvais Saint-Joseph pour se donner du courage, ne pas se moucher dans la cravate du Premier vice-président auprès du Président, en charge des relations avec les vice-présidents, tourner sept fois sa langue dans sa bouche plutôt que dans celle de quelqu'un d'autre, surtout si c'est barbu, bref : marcher sur des œufs. C'est une métaphore. Posez lentement cette boite de six et retournez-vous les mains sur la tête.
Le problème du défunt mois de janvier, c'est qu'entre les cérémonies de vœux, les réunions de prospective, les séminaires participatifs et les raouts inauguraux, pas moyen d'y couper, dans certains métiers. Avec le temps, doublé d'une certaine lassitude, la méfiance s'émousse et on s'explose en vol contre le mur de la bienséance.
C'est plus drôle quand on est spectateur. Lors d'une cérémonie de remise de diplômes, je m'amusais à suivre un ami que son directeur de thèse ne lâchait pas d'un pouce. Il le présentait à des tas de gens cravatés de frais qui lui disaient des tas de choses quand au fait qu'il était le sel de la terre et l'élite de la nation, jusqu'à ce qu'un monsieur tout sourire se rue vers lui.
- Bonjour, je me présente, M. Merlin.
- Enchanté.
- ...
Après coup, l'ami en question m'a juré qu'il ne l'avait pas fait exprès, avec la tête crédible du type pressé de vous vendre sa bagnole. Mais je crois que je l'ai battu, récemment. Il était tard, j'étais fatigué et je tentais une reptation en crabe vers la sortie depuis trente bonnes minutes, quand une dame s'est précipitée vers moi, cornaquée par une vague connaissance commune.
- Bonjour, enchantée de vous rencontrer, Madame Jambon, nous nous sommes parlés au téléphone plusieurs fois...
- Oui, bien sur ! Vous venez d'Aoste, c'est ça ?
Autant vous dire que je suis parti vite.
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25.01.2010
Ornithorynque n°116
C'est bien toujours la même chose : la marche des vertueux est semée d'obstacles que fait sans fin surgir l'œuvre du Malin ou d'un agent immobilier.
Guy Hoquet, tenez : il vient de m'insulter gravement, et par voie d'affiche encore. Je marchais dans une rue tranquille, de cet air absorbé propre aux grands génies et aux myopes salement atteints, quand ça m'a sauté aux yeux : une pancarte - criarde, soit dit en passant. Dessus, ce monsieur que je ne connais ni d'Eve ni d'Adam avait écrit « Vendu !
En gros caractères. Sans aucune raison valable.
Je n'ai fait ni une ni deux. J'ai abattu sur lui le bras d'une terrible colère, d'une vengeance furieuse et effrayante. « Tu sauras », me suis-je dit in petto, « pourquoi son nom est l'Éternel quand sur toi s'abattra la vengeance du Tout-Puissant ».
Heureusement par un vrai coup de chance, j'avais un feutre noir sur moi.
J'ai écrit « toi-même ! ». En dessous. Et comme ça ne suffisait pas, j'ai même ajouté « Sale type ! » en-dessous. Parce que ça va bien, hein, on ne va pas tout de même pas se laisser marcher sur les canouilles par Guy Hoquet pendant 107 ans.
D'ailleurs, c'est toujours insuffisant. Je vais lui écrire une lettre bien sentie, quelque chose de courtois, mais de très ferme. Une fois qu'il l'aura reçue, il n'aura plus qu'à fermer boutique, rouge de honte et couvert d'opprobre. Opprobre, c'est le mot littéraire pour déshonneur. Et un mot littéraire, c'est un mot que plus personne n'utilise dans la vie réelle. Un peu comme « gravir les degrés » pour « monter l'escalier », ou « perler » pour « suer comme un gros cochon ».
S'en rappelleront, de la dernière lettre de Guy Hoquet, c'est moi qui vous le dis.
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A part ça pendant que vous regardiez la première chaine comme des veaux, je suis allé écouter de la musique classique, moi. Je me suis rendu à des concerts philarmoniques comme vous ne pouvez pas même imaginer, avec votre musique de Zoulous. Au moins un, en tout cas. Je me cultive. J'exerce mon âme délicate à s'élever vers le Beau platonicien, toujours plus près, espérant sans cesse parvenir à l'ineffable joie de celui qui tutoie les anges et pose doucement sa main au creux de celle des Muses.
Que je vous dise : c'est vachement joli.
Il y a des tas de violons qui font un son épatant, mais un peu triste. Et jamais, au grand jamais ils ne plantent leur archet dans l'œil du voisin, rien que ça c'est admirable, j'en étais sur le cul. Il y a d'ailleurs des gros, gros violons, tellement gros qu'ils sont forcés de poser un bout pointu par terre. Déjà qu'ils sont costauds comme des clafoutis, ces chéris, ils ont bien de la persévérance, je trouve. Il y aussi des cuivres, dont s'occupent des types tout rouges, avec des gros yeux qui sortent des orbites, des grosses joues et une trompette plantée dedans. Ils font des bruits rigolos, surtout ceux qui ont des trompettes encore plus grosses. J'ai appris que c'est ça, des tubas. Je trouve ça idiot. Même avec des palmes, ça doit être tellement lourd qu'ils vont couler tout de suite, les pauvres, même entrainés aussi bien.
Je n'ai pas compris toute l'utilité du type dans le fond qui a fait pouët pouët avec des klaxons pendant 6 secondes sur un concert de deux heures, mais je suis sur que c'était justifié, tout le monde a applaudi.
Un qui n'aura pas volé son salaire, par contre, c'est le chef d'orchestre.
J'avais rarement vu ça. Pour le même prix, on a eu un concert et un spectacle de mime. Imaginez un petit bonhomme grand comme un comptable et gras comme un charcutier, avec très exactement la coiffure qu'il ne faut pas avoir quand on a ce type de physique. Vous savez, les cheveux lisses, très fins, avec une mèche sur le côté un poil trop longue ? Dès que vous marchez un peu vite, c'est toute la mèche qui a l'air de descendre d'une mouffette sous acide ? Ce genre là.
Au début, rien à dire : il s'est positionné sur sa petite estrade bien sagement, avec une jolie queue de pie un brin trop large, mais tout le monde a le droit de maigrir. C'est au coup d'envoi que j'ai commencé à me faire du souci. J'ai cru qu'un agent de sécurité venait de merdouiller avec son Taser. En faisant abstraction des musiciens qui l'entouraient, c'était assez drôle. Il s'énervait comme un fou, la pauvre biche, à trépigner comme un sauvage. Et que je t'engueule le rang du fond, debout sur la pointe des pieds, et que je te fais les gros yeux au premier hautbois, et que je me la baguette dans l'œil à force de gesticuler comme un grand dément, et que je me déhanche subitement d'un air coquin, à te faire passer une danseuse brésilienne pour une sainte femme, avant de se lancer dans un spectacle de hula hoop, sans le cerceau.
Un psychopathe. Un pervers. Il a passé sa soirée à descendre et à remonter sa baguette devant tout le monde.
Je suis quand même d'une mauvaise foi de théologien, si j'ose dire : il était très bien, ce chef d'orchestre, et le concert aussi. D'accord, il vit dans son monde à lui, il y a des chances sérieuses pour que dans le civil, il porte son slip sur la tête, mais chacun sa façon d'être. Je manque de la tolérance la plus élémentaire. Je ne le ferai plus.
Et puis ça change de Karajan, qui avait toujours l'air de ne pouvoir éclater d'un franc rire que dans des conditions bien précises. Quand on lui enfonçait un tison chaud dans les narines, par exemple.
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Pour conclure en revenant sur ces histoires d'agents immobiliers, j'apprends par un ami consterné que la belle maison qui fait face à son appartement va être rasée.
Il cherche à savoir pourquoi, sans comprendre. Moi, j'ai trouvé : encore une qui a du coucher avec des Allemands.
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19.01.2010
Ornithorynque n°115
Je voulais vous parler d'une affiche, d'une lettre et d'une chanson.
Sur l'affiche au fond rouge, on voit une dizaine de visages maigres et sales, mangés de barbe, disposés en V au dessus de quelques clichés de trains éventrés, de voitures incendiées, d'armes de guerre. De vraies sales gueules de repris de justice, mangées d'une barbe de trois jours, étalées à l'hiver 44 sur les murs des grandes villes. On la voit aujourd'hui, écarlate, placée en évidence au détour d'un couloir, dans la pénombre du Musée de la Résistance, à Lyon. Ils ont toujours les mêmes tronches de repris de justice. Ce sont des choses qui arrivent quand on vous met un flash sous le nez après plusieurs semaines passées en cellule, sans nourriture, et sur vous les mêmes vêtements que le jour de votre arrestation. Et quelques séances de baignoire ou de chalumeau.
La lettre, c'est la dernière écrite par le chef des sales tronches, Missak Manouchian. Avant guerre, il traduisait Verlaine et Rimbaud en arménien. Comme ça ne paye guère, il travaillait comme ouvrier tourneur. Il écrivait des poèmes. Il parlait de l'Arménie et de la France, de son père, mort pendant un premier génocide arménien. Il parlait aussi de Mélinée, la femme de sa vie, une femme brune au beau sourire, aux yeux qui semblent immenses, sur les photos. Le propre de la guerre, c'est de pousser les poètes à lancer des grenades, à tuer des officiers ennemis, à saboter des voies ferrées. A subir la torture dans une cave de la Préfecture de Paris. A ne jamais avoir d'enfant de Mélinée.
Dans la nuit du 21 au 22 février 1944, à quelques heures de l'exécution, Manouchian écrivit une dernière lettre à Mélinée. Chaque ligne, chaque mot de cette lettre respire la dignité, le courage, la peine de devoir lâcher prise « à deux doigts de la victoire et du but », au beau milieu de cette vie qui leur tendait les bras. Je ne connais pas beaucoup d'adieux plus beaux que ceux de cette lettre-là. Ils sont tout à l'honneur d'un homme qui va « mourir sans haine », dit-il, « pour le peuple allemand ». Qui demande à celle qui demain sera sa veuve de vivre, d'avoir un enfant, de penser à lui souvent.
La chanson, c'est le texte immense d'Aragon que chante Ferré a capella, un hommage à tordre le cœur et l'âme, un requiem en mémoire de ces vingt et trois hommes qui refusèrent le bandeau noir qu'on leur proposait, pour s'abattre en criant Vive la France, les yeux grands ouverts, dans le givre d'un matin d'hiver. Olga, la dernière d'entre eux, mourut au printemps, décapitée d'un coup de hache le jour de ses 32 ans, dans la prison de Stuttgart.
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Ils ne se sont pas posés cinquante questions, ces vingt-trois là. Ils ne se sont pas lancés dans de longs débats pour savoir s'ils se sentaient français, polonais, italiens, arméniens, s'ils se sentaient chrétiens ou juifs, athées ou protestants. Ils ne s'en foutaient certainement pas - mais ça n'était pas la question. Ils sont allés au combat parce que c'était important, parce qu'on parlait allemand dans les salons des Préfectures, parce que la France était occupée, parce le combat ne devait pas cesser. Ils sont allés au combat alors qu'ils aimaient la vie, leurs familles, le vin qu'on boit à table dehors, dans le jardin, la lumière de la belle saison. Ils aimaient les livres, les jeux, les amis. Ils n'aimeraient peut-être pas qu'on en fasse des héros. Un autre des fusillés de l'affiche rouge, un petit Italien, Cesario Alfonso, écrit dans sa dernière lettre « ce serait à recommencer, je serais encore le premier... ». Ils sont allés au combat par rage. « Une colère de tigre, écrivait Manouchian, fait naître dans mon âme un orage qui doit éclater. »
Ils sont allés au combat parce qu'il fallait bien que quelqu'un se lève. Ils se sont mis aux ordres d'un intellectuel qui avait travaillé comme tourneur chez Citroën avant-guerre, d'un fils de paysan qui ne savait pas se servir d'une arme six mois plus tôt et qui détestait la violence et le sang. Ils ont tué sous les ordres d'un humaniste. Ils ont tué pour obéir à un poète. Ils ont tué par instinct de la France, sans se demander pourquoi ils l'aimaient tant, la France, tandis que ses dirigeants donnait aux camps nazis les juifs qu'ils n'avaient pas même demandé. Ils ont été arrêtés par des policiers français et livrés aux allemands, qui en firent un exemple et qui collèrent leur gueules de métèques sur les murs de nos villes avant de le regretter.
Des gens de tous les jours, des gens qui n'étaient pas résistants, des gens qui écrivaient sans doute vite et la peur au ventre dans la nuit froide, ajoutèrent « morts pour la France » sur les affiches rouges. Et l'infamie devint un hommage, la honte un remerciement, un message qui passait d'œil en œil, de passant en passant.
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2010, c'est une année où on ne parlera pas beaucoup d'eux. Il n'y aura pas d'anniversaires, pas de films, pas d'élections non plus. Les hommages de circonstance ne seront donc utiles à personne. La République n'en aura pas l'usage et les hommes d'Etat non plus. Il n'y aura pas beaucoup de gens pour poser une fleur sur leur tombe, aux Vingt-Trois du groupe Manouchian.
Mais l'autre soir, dans la coquille d'une voiture, la nuit sur l'autoroute, j'ai écouté chanter Ferré. La nuit tombait, il faisait froid, comme dans la dernière nuit de février qui fut la leur. J'ai pensé à leur dernière nuit, je me suis demandé si ils ont eu chaud, au moins, dans leur cellule. Je me suis demandé à quoi ils ont occupé leurs dernières heures. Je me suis demandé si ils ont pu avaler leur dernier repas, s'ils ont regretté d'avoir combattu, au risque de leur vie.
Je me suis demandé à quoi ça peut ressembler, une nuit pareille.
16:26 Publié dans Chroniques | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : manouchian, mont valérien, affiche rouge, mélinée, aragon, ferré
12.01.2010
Ornithorynque n°114
Je viens d'apprendre un truc qui me laisse assis sur mon popotin.
Les fougères comptent dans les 1200 chromosomes. Les papillons comme la Piéride du navet, par exemple, ou le Zozyme curieux, 380. Le coq, notre bon vieux coq ? 78. Tout ça pour marcher dans le fumier avec des airs de duchesse, s'arracher la gorge tous les matins et se montrer dans l'ensemble con comme une baignoire.
C'est bien la peine de faire les marioles, avec nos 46 chromosomes. Heureusement qu'on sauve l'honneur en battant la betterave, et de peu, encore. Mais le plus beau, c'est le tabac : 24 chromosomes - sauf s'il est cultivé : il passe à 48. Et on dira que la culture, ce n'est pas important ? Alors qu'un plan de tabac qui a fait de bonnes études double son nombre de chromosomes ? Un bel exemple à méditer dans les écoles.
Bref : cette année, je vais aimer les scientifiques plus encore que d'habitude. Ils parviennent à la poésie la plus pure par des moyens détournés. Sans même s'en rendre compte. Ils parlent de sémantique de Kripke, de lemme d'évitement des idéaux premiers et vont jusqu'à prétendre que (∃ x) (P∨Q) ⇔ ( (∃ x) P ∨ (∃ x) Q ), ce qui est bien entendu complètement faux, mais j'y reviendrai.
Il y a quelque chose d'attendrissant, chez les savants. Ils ont des vestes blanches, des boucs en pointe et des petites lunettes rondes, comme Monsieur Tournesol. Ils ont leurs petites manies. Compter les siècles en grands-pères, par exemple. Un siècle, c'est deux grands-pères. Il y a un peu plus de quatre pépés, mettons quatre pépés et un pied de pépé, on privait injustement Louis XVI de son droit à mourir d'un cancer du foie en urinant sous lui, par exemple. Et il y a 4000 pépés à peine, nous n'étions encore que des humanoïdes arrivistes occupés à s'engueuler au sujet d'une banane.
Les savants tripatouillent dans des pipettes pour trouver des trucs intéressants à quoi donner leur nom. Quand ça se passe mal, ils retombent en petits bouts autour du cratère où se trouvait leur laboratoire. Ils font pousser des pinces de crabes sur des mouches et découvrent des choses merveilleuses, de l'ordinateur hydraulique à la loi de la pression partielle, en passant par le réacteur atomique.
Lequel a été a inventé en 1942, sur un court de squash, sous les gradins du stade de l'université de Chicago. Et comme on ne savait pas trop bien ce qui se passerait après avoir appuyé sur le bouton, on a appuyé : le risque que la réaction nucléaire ne tire pas sur le frein à main pour s'arrêter toute seule et que l'univers entier disparaisse avaient été considéré comme « acceptable ».
Ce qui résume bien la tournure d'esprit scientifique, qui consiste à traverser le monde en tripotant tout ce qui vous tombe sous la main et en demandant « et si j'appuie là, il se passe quoi ? » sans attendre la réponse.
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A part ça, j'ai des envies d'Ecosse, allez savoir pourquoi.
Sur les rives du Loch Ness, il existe un petit village du nom de Drumnadrochit.
On n'y arrive pas facilement. Il y a bien une de ces routes que les Ecossais qualifient de « route nationale » dans un bel élan d'enthousiasme. Mais ce qui est délicat, c'est de réussir à faire comprendre le nom du village au chauffeur du bus sans avaler d'abord une bonne pelletée de graviers. On ne s'en sort qu'en lui montrant le village sur la carte et au prix d'un décollement de la plèvre, parce qu'il a tout compris, le chauffeur, il est rudement content, et il vous claque une bonne mandale dans le dos pour fêter ça.
A Drumnadrochit, on trouve un bed and breakfast, un château fort en ruine, 813 habitants dont l'essentiel de l'anatomie est dissimulé par 812 kilts (il y a un cul-de-jatte), 47 pubs, 5 distilleries, 87 000 moutons sociopathes, et un Musée du monstre du Loch Ness, que bien du monde jure avoir vu, de ses yeux vu, depuis bientôt quinze siècles. Après l'heure de fermeture des pubs en particulier. Tout le monde le cherche à grands renforts de sonars, de sous-marins, de photos satellites et d'autres opérations plus ou moins foutraques. On en a conclu que le monstre existait et qu'il n'existait pas, un peu comme le chat de Schrödinger. Que ce n'était jamais qu'un banc de poisson, un vol de canards posé sur la surface du lac, l'effet d'une sorte de gros pet sismique, une poutrelle, un tronc d'arbre, le sillage d'une bande phoques ou une grosse farce d'étudiants.
Ce que je sais, c'est que les eaux du Loch sont noires, salées et glacées. On ne distingue plus sa main à vingt centimètres de profondeur. et qu'on ne peut pas s'empêcher de sentir son cœur battre un peu plus fort quand l'œil s'accroche aux choses qui flottent à sa surface. C'est le pouvoir des contes et des mythes.
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En partant des bords du Loch, on grimpe à travers les bois jusqu'à une maison dont les grandes baies vitrées dominent les eaux noires. C'est la demeure de Sir James Matthew Barrie - encore un de ces écrivains dont l'œuvre a fait oublier le nom.
C'est pourtant lui qui a créé le Capitaine Crochet, le crocodile et son horloge, le Pays Imaginaire et la cruauté de Peter Pan - cette cruauté de l'enfant qui arrache les ailes des mouches, une cruauté sans conscience du mal, une cruauté que Walt Disney a largement oublié de montrer dans son film. Peter Pan n'est certainement pas un livre heureux, pas plus qu'il n'est naïf ou drôle, loin de là. C'est un livre amer et noir comme un café d'Italie. C'est un monde de mort, un monde où grandir, c'est filer vers sa fin, où tous les symboles sont sombres et lourds de menaces. L'horloge dans le crocodile, c'est celle du temps qui passe et de la mort qui vient. Et le bien ne l'emporte pas, bien loin de là. Peter Pan, l'enfant « gai et sans cœur » arrache à Crochet son bateau, ses vêtements et jusqu'à sa vie, mais... « la première nuit où il porta ce costume, il resta longtemps assis dans la cabine, le porte-cigare de Crochet aux lèvres, et tous les doigts d'une main repliés, à l'exception de l'index qu'il tenait recourbé en l'air de façon menaçante, comme un crochet ».
Bref, Walt Disney m'agace. Il a affadi Peter Pan comme il avait castré la morale ambiguë de Pinocchio ou la noirceur du conte de Blanche-Neige. Il n'a jamais pu s'empêcher d'en rajouter dans le mignon, à grands coups d'oiseaux bleus et de gentils personnages secondaires rigolos. Il prend les gamins pour des ânes et profite du fait que leurs parents n'ont pas lu ce qu'il a volé, ce qui les empêche de hurler à la contrefaçon. Si Disney avait été faussaire, il aurait brodé des crocodiles mal foutus sur des tissus désastreux pour les vendre comme du Lacoste. Le pire étant que ça marche.
Peter Pan ne mérite pas ça. Il mérite un peu de lecture, et peut-être même un peu culture. Histoire de rattaper la fougère, question chromosomes.
C'est un roman gothique, le mythe pervers imaginé par un auteur qui souffrait. Un roman païen, plein d'amertume et d'ironie noire, à la fois gothique et enfantin. Un livre qui ne confond pas l'enfance et la douceur, un livre qui en annonce d'autres, ne serait-ce que Sa Majesté des Mouches.
Le paradis des amours enfantines tire sans doute plus sur le noir que sur le vert.
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04.01.2010
Ornithorynque n°113
Et voilà.
Nous sommes rentrés en 2010 par la porte des Dieux, à la lumière froide d'une lune pleine et pâle, sous le signe du Capricorne et du paracétamol.
Nous avons enfoncé le dernier clou dans le cercueil d'une année qui ne restera pas au nombre des années heureuses. Je ne la regretterai pas. Beaucoup de ceux qui me sont chers danseront sur sa tombe. Il y a des années où meurent des choses et des gens, en nombre bien assez grand pour qu'on n'en garde pas une cicatrice qui ne guérit qu'avec... Qu'avec quoi, finalement ? Le temps, la fidèle chaleur des siens, la tendresse sûre des amis, leur solidité quand nous sommes fragiles, leurs certitudes dressées contre nos doutes. Les surprises heureuses. Une certaine brique rouge, rue de la République. Un chat sur les genoux. Noir, avec des yeux jaunes et une tâche blanche, sur le devant.
Quelques bonheurs simples, quelques symboles, quelques illusions pour clore une année qui aura vu beaucoup d'entre nous sourire moins souvent que d'ordinaire.
Dieu merci, je connais quelques nouveaux-nés qui en auront mis, eux, des sourires, aux lèvres de leurs parents. Des sourires parfaitement idiots. Et d'autant plus attendrissants. Comme il se doit.
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2010 commence.
Je voudrais bien savoir à quoi m'attendre.
Alors je me suis renseigné.
J'ai suivi à la lettre les sages conseils du bon Rabelais, l'immortel auteur des Pantagruélines pronostications (« ...Pour ceste année, les crabes iront de costé et les cordiers à reculons ; les couilles pendront à plusieurs par faulte de gibbessieres ; les pusses seront noires pour la plus grande part ; le lard fuyra les pois en Quaresme ; le ventre ira devant ; le cul se assoira le premier... »).
J'ai consulté les gratteurs de nuages et les gardiens du vent. J'ai fait le tour du zodiaque. Je suis parti à la rencontre des oracles virgiliens et de ceux du sommeil. Je me suis assis à la table des devins en profitant des fêtes : les devins de Bourgogne, les devins de Bordeaux et même les devins de la Loire. J'ai observé le fond de ma tasse de café, tiré les cartes, relu Nostradamus et batifolé dans un canard pour voir ce qu'on pouvait bien deviner au fond de ses tripes.
C'est épuisant, je ne recommencerai plus. Je suis vacciné contre la tripe. J'ai recouru à la géomancie, la chéloniomancie, l'onychomancie, la sidéromancie, la clédonomancie, l'omphalomancie et l'otonéchomancie. J'ai évité la pissomancie. Qui n'est pourtant pas ce qu'on croit.
Mes conclusions sont sans appels.
2010 sera une année comme les autres.
Des gens célèbres mourront. D'autres aussi, qui ne laisseront pas plus de traces qu'un coup de vent et ce seront ceux qui seront le plus pleurés. Des catastrophes se produiront, des guerres seront menées ici ou là, au nom de la justice, de Dieu et du droit, revendiqués par les deux côtés. Des choses heureuses nous arriveront, d'autres moins heureuses également. C'est la balance des deux qui est importante.
Nous ferons les comptes en décembre.
En ce qui me concerne, j'ai bien l'intention de ne pas rester inactif. Ca fait 33 ans que j'essaye de mener à bien un truc, par exemple. Eh bien je sens que je tiens le bon bout : dans une semaine à peine, je vais enfin réussir à avoir 34 ans.
Vous me direz que ce n'est pas grand-chose ?
C'est toujours mieux que le Christ.
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A part ça, je suis plongé dans les vœux jusqu'au cou. Je marche sur des vœux.
C'est important, les vœux, amicalement, familialement. Socialement. C'est essentiel de dire "bonne année" à des gens sans forcément en penser le premier mot, seulement parce que ce serait impoli de ne pas le faire. Et pourtant, j'en ai ras la casquette. J'en peux plus d'écrire « et bonne santé » pour la 650ème fois. J'ai les vœux qui me piquent.
Et je ne suis pas le seul. Ici ou là, dans le monde, chacun se retrouve un jour à souhaiter la bonne année à la vieille tante Marthe où à son responsable des ressources humaines, alors qu'au fond de soi, on rêve de saboter les freins de l'horrible vieille et de clouer le bonhomme contre sa porte d'entrée, juste pour le plaisir de le gifler chaque matin en sortant de chez soi.
Ce qui me console un peu, c'est que tout le monde s'y colle. Mieux : plus on est haut placé, riche ou célèbre, plus on a de pouvoir ou d'argent plus on se doit d'y aller de son petit carton.
Shakespeare lui-même, tenez. Il a laissé à ce sujet des réflexions désabusées, écrites au moment où il tentait désespérément de faire monter sa dernière pièce, en 1598. Il avait du faire des pieds et des mains, jouer les courtisans et lécher bien des bottes pour y parvenir, à grands coups de vœux plus ou moins sincères, justement.
Une expérience qui le laissera désabusé : « on ne fait pas d'Hamlet », confiait-il, « sans caser des vœux ».
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23.12.2009
Ornithorynque n°112
Ca fait quelques jours que je vis dans la peur.
Les fêtes menacent. On va se faire assassiner à coups de bouffes de Noël. On aura encore envie de déclarer forfait avant la fin de l'apéro. Mais on sera piégés.
Comme chaque année, on se sera tous bien mis d'accord pour ne pas en faire trop cette fois-ci, quelque chose de simple et de léger, avec de la salade. Comme chaque année, on va se retrouver avec un foie de canard mort dans l'assiette, rien que pour l'entrée, avant d'enchaîner sur un repas qui permettrait à plein de petits Biafrais de vivre quinze jours de plus au bas mot. Comme chaque année, on ira se coucher avec une brique sur le bide en se jurant que c'est la dernière fois.
Et le pire, c'est que ce sera bon.
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Le repas de Noël, c'est toujours mémorable, chez nous. Parce que c'est chouette et familial, certes. Mais aussi pour le sketch. On vendrait les places, ça s'arracherait.
A côté de l'atmosphère qui se dégage de la cuisine les 24 décembre, lancer Ariane ou préparer le 6 juin 44, ça tient du camp de boy-scouts. Si ma mère avait été à la baguette au lieu de ce tocard d'Eisenhower, on était à Berlin le 7 au soir. Mettons le 8 au matin et n'en parlons plus.
Il y a huit livres de recettes ouverts sur la table et des casseroles qui fument plus que la Soufrière. France Culture raconte très fort un truc essentiel sur l'influence des marées du lac Léman dans les rituels du Noël copte vers la fin du 8ème siècle, six cakes refroidissent pendant que huit autres attendent de passer au four et on compte trois chapons sur l'appui de la fenêtre. On trébuche sur des bourriches d'huîtres et c'est en voulant se rattraper qu'on s'enfonce jusqu'au coude dans les blocs de foie gras qui sont posés en travers des deux saumons au champagne.
Le reste est stocké sous les tentes militaires qu'on a installées dans le jardin pour la circonstance. C'est qu'on est tout de même quatre ou cinq à table.
Et ma Françoise de mère règne au milieu de ce bordiau en expliquant que si on pouvait aller se faire voir chez les Grecs plutôt que de lui traîner dans les pattes, ça l'arrangerait, vous croyez que je ne suis pas assez stressée comme ça, merci, quand on aura besoin de vous, on vous sonnera. Six secondes plus tard, alors qu'on s'est tout juste posés dans le canapé, vaguement penaud, elle se souvient qu'il faudrait quelqu'un pour aller chercher le pain et qu'au passage, trouvez moi votre père. Lequel père a choisi ce moment précis pour se carapater faire un truc urgent comme un diagnostic complet de la Xantia chez Feu Vert ou l'examen d'urgence du bébé de la petite fille de la vieille voisine d'à côté qui a les fesses rouges et un peu de température. La petite, hein, pas la voisine. J'y fais juste un saut.
Vient l'heure où la crise menace : le moment de passer à table. J'aime autant vous dire que le dernier à s'asseoir se ramasse une soufflante, parce que si tout est trop cuit, ce sera de sa faute. On ne risque rien, c'est l'avantage : c'est généralement mon père qui est en retard. Un truc à régler dans le garage. « Comment ça j'ai du cambouis sur ma chemi... Ah oui, tiens, c'est bizarre. Je monte me changer. Je change le papier peint de la grande chambre au passage et j'arrive. »
Dans la suite du repas vient immanquablement le petit temps du monologue maternel.
"Bon, les enfants je vous préviens, rien n'est cuit, c'est sûrement pas bon, mais il n'y a plus que ça et du fromage. Au pire si vous avez faim, on fera des pâtes. J'ai un peu peur, parce que les trois bûches que j'ai commandées ont l'air toutes petites. Jacques, tes histoires de dissection n'intéressent que toi. Les enfants, vous n'en avez repris que trois fois. C'est pas bon ? C'est pas bon. Je le savais. J'ai pas pris la bonne recette. J'ai cherché, je ne l'ai pas retrouvée. Tu sais, celle de la vieille Mamé ? Ben pas moyen de la retrouver. Jacques, tu en as déjà pris, du gratin dauphinois, retourne toi tout de suite et pose lentement cette grande cuillère sans faire d'histoires, si tu crois que je ne t'ai pas vu. La suite arrive tout de suite. Oui, les enfants, je me pose. Oh, j'ai failli oublier le sanglier entier. Ça va être froid. Je suis désolée. Est-ce que quelque chose vous manque, mes enfants ? Mon fils, ma fille, vous voulez encore des tripes ? Non ? Vous êtes vaccinés contre la tripe ? Vous êtes sûrs ? Vous voulez du sel de Guérande sur vos escargots ? Je le prends chez mon petit artisan du marché. Mais si : celui qui est vers la Cathédrale. Comment ça, ils sont tous v ers la Cathédrale ? Jacques, t'entends ça ? Tes enfants se fichent de leur mère, dis quelque chose. Mais avant, pose ce bout de fromage, si tu crois que je ne t'ai pas vu. Jean-Christophe, va découper une autre baguette, il n'y en a que six dans la panière, j'ai peur qu'on soit courts. »
Etc. Elle pourra bien tenter de nier, toute la famille peut témoigner. Il faudra juste une protection policière.
Ensuite vient le temps des cadeaux, qu'on ouvre une fois toute la famille couchée les bras en croix dans la salle à manger, dans un état stable : en pleine surcharge calorique.
Sauf mon père, qui se refait un chouïa de gratin, planqué dans la cuisine.
Et Noël se finit comme il doit passer, doucement, en famille.
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Je suis taquin, quand je dis que c'est comme ça chaque soir de Noël. C'est complètement faux. C'est comme ça à chaque fois qu'il y a du monde.
Joyeux Noël à tous.
13.12.2009
Ornithorynque n°111
Décembre me pose décidément un problème.
Pas décembre en soi, mais l'étouffante frénésie qui l'envahit. La grande tricherie n'est jamais aussi poussée que dans ce mois qu'on nous vend rouge, vert et blanc quand il n'est que gris, froid et humide.
C'est le temps des brigands. Une bande d'assassins tue la réalité à chaque coin de rue, sous les applaudissements des badauds. D'un mythe solaire qui remonte à la nuit des temps, ils ont fait un bonhomme rouge et gras. Du cadeau originel qu'était l'allongement du jour, ils ont fait cette sarabande grimée de rouge et de blanc.
Et avec eux monte cette marée de gaité maniaque et désespérée, cette jovialité d'aliéné qui nous grimace au visage à chaque coin de rue, derrière la vitrine de chaque magasin, masquée derrière la joie béate de chaque mouflet.
Il ne reste plus qu'à se replier sur soi pour revenir à la conscience, à la raison. C'est leur plus grand forfait.
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La fête et les paillettes du youpi-monde sont déjà omniprésentes le reste de l'année. Attention, fête obligatoire. Soyez joyeux, maintenant. Ne soyez pas joyeux ou triste selon votre humeur. Soyez joyeux tout courts. Aujourd'hui. Et puis demain. Et puis après-demain. Ne pensez pas. Amusez-vous, et on vous amusera.
Décembre est le triomphe de cette grande démence.
Ils sont trop nombreux à nous faire perdre le goût du pain en nous bourrant la gorge de ces feuilles de loto qui égaraient déjà les compagnons d'Ulysse en effaçant de leur mémoire le souvenir de leurs foyers. Ca monte comme les eaux sales d'une rivière qui rompt ses digues, ça envahit chaque parcelle de ce que l'on peut consacrer à soi et aux siens.
Ça cherche à falsifier chaque instant de notre temps.
Orwell avait raison et tort à la fois : 1984 est là et bien là, mais il n'est ni morose, ni menaçant, ni même violent, bien au contraire. Il est plein de joie et de bonheur. Il est plein de barbe à papa, de fêtes foraines et de faux nez. Il est plein d'une drôlerie désespérante, il nous tue à force d'irréel, de décor et de faux semblants. Inutile d'aller à Disneyland, sortez seulement dans la rue.
Il nous tue le bonheur en nous égarant dans les plaisirs.
Ils ont presque tué la joie à force de nous en coller dans les pattes en permanence, de la joie frelatée, de la joie de contrebande, de la joie qu'on nous aboie au visage, comme un ordre. Et on se casse la gueule avec un grand sourire. On oublie qu'on peut poser le masque et qu'il n'y a pas de honte à voir le monde tel qu'il est. Ces enfoirés nous ont collé des complexes. Il faut être jeune et beau, ou au moins joyeux, toujours joyeux. Toujours le sourire aux lèvres.
Je préférais Sapiens à Festivus, les vrais rires aux grimaces de Tartuffe. La fête, la fête et encore la fête. Et ils ne voient pas qu'ils sont déjà morts. Et ils ne voient pas que la danse qu'ils mènent est macabre. C'est plus qu'une erreur, c'est un crime, un crime qui n'existe dans aucun code pénal, qu'aucune cour ne peut juger. C'est un crime contre l'âme.
Et en oubliant la mort, en oubliant que le temps passe, en supprimant la peur panique de leur propre fin, ils suppriment le goût des choses qui n'ont de prix que parce qu'elles n'ont qu'un temps, justement, et qu'il faudra tout abandonner un jour, tôt ou tard. Que derrière tout rire, toute joie et toute peine humaines se cache la conscience aigue qu'un jour tout finira, ils nous forcent à l'oublier.
Ce qui rend les choses belles ou tristes, ce qui nous fait sourire ou pleurer, ce qui rend les couleurs et les sons si vifs - c'est précisément que nous ne les verrons qu'un temps. Et bien sur que c'est à pleurer, bien sur que ça fait peur, bien sur que ça serre le ventre et que ça révolte. Seulement, il se trouve que c'est vrai. Que ces émotions là ont un prix que n'auront jamais leurs mascarades de bonheurs préfabriqués.
Et ce n'est pas austère, ce n'est pas moral : c'est simplement vrai. Molière, Rabelais, Dard, Vialatte ou Pratchett ne sont pas austères. Leur colère est salvatrice et la morsure de leur humour a le don de réveiller les corps et les esprits.
Ils savent simplement que pour un sourire ou une larme aient du goût, il faut qu'ils se succèdent et se mélangent. Il faut que la vie suive son rythme et ses accidents. Il faut admettre que ce qui sort du grand chaudron n'a de goût qu'en mélangeant les ingrédients.
Et que pour apprécier le goût du sucre, il faut connaître celui du sel.
Il faut qu'à l'enterrement de toutes les Suzanne succède le mariage d'une sœur, les sourires d'un nouveau-né dans les bras d'une amie, les bras d'une femme, le travail des mots.
Il faut que Gargantua, le même jour, pleure la mort de sa femme et rie de la naissance de Pantagruel.
Il faut qu'on se perde dans cet entremêlement des choses.
On peut choisir d'oublier dans le tourbillon, on peut choisir la drogue du mouvement en se persuadant qu'il est perpétuel. On peut suivre les ordres et s'oublier dans les masques, jouer sur la scène la triste pièce qu'on nous prépare soigneusement. On peut choisir de se retendre la peau, de se teindre les cheveux, d'arborer tous les postiches possibles et de parcourir sa vie avec un masque joyeux plaqué sur le visage.
Ce n'est qu'un sinistre carnaval, la voie la plus facile.
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On peut le contester, le réel. Il gagne toujours.
Le soir tombe et la solitude avec lui.
Et si tard que l'on quitte la fête, vient le moment où cachées sous la nuit, montent enfin les peurs. Qu'il ne reste plus qu'à nier au fond de son lit, comme un petit enfant, pour tricher un peu plus encore.
Ou on peut cesser de fuir et leur faire face. L'issue sera la même, mais pas la manière. Et c'est elle qui compte.
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04.12.2009
Ornithorynque n°110
Il y a plusieurs sortes de rêves.
Ceux dont on ne se souvient pas. Ceux qui vous laissent avec une vague déception le matin parce qu’ils valaient la peine d’être rêvés. Et ceux qui vous flanquent le trouillomètre à zéro.
Le pire des rêves, c’est celui qu’on fait quand on ne dort pas.
J’ai pris le train, récemment. Le wagon était presque désert. Je me suis assis sagement à ma place, côté couloir, confiant dans la validité du titre de transport, ni échangeable ni remboursable, acquis auprès de notre chère SNCF. Très chère. Impayable, même.
Bref, je me cale tranquillement, un bon livre à la main. Un voyageur entre deux âges, le costume fatigué, rentre in extremis dans le wagon et s’asseoit à la place voisine de la mienne, côté fenêtre. Et nous voilà serrés comme des sardines dans un wagon parfaitement vide. Quand quelqu’un franchit ce genre de seuil d’absurdité en klaxonnant, j’avoue que ça a le don de me mettre les nerfs en pelote.
Après une attente patiente d’environ six secondes, je me lève et je le bouscule, comme d'habitude, en marmonnant une vague excuse pour aller prendre une place plus confortable, histoire de pouvoir étendre mes belles jambes fuselées, à quatre ou cinq sièges de là.
Une minute plus tard l’homme se lève et vient s’asseoir juste en face de moi.
Avec un mince sourire figé et de la sueur aux tempes, dans un wagon à la climatisation pourtant réglée sur la position « maintien de la chaîne du froid ».
Un petit nœud pap’, placé de travers.
Une tache brune sur sa chemise bleu pâle, près du col. De la sauce, ou un peu de sang façon coupure de rasoir
Une pomme d’Adam énorme dans un cou jaunâtre de poulet mort.
Des pupilles de la taille d’une tête d’épingle dans deux yeux absents et cernés.
Et puis rien.
Il s’est contenté de se tenir là, les mains sagement à plat sur les genoux, les yeux fixés sur moi.
Avec son sourire. Pendant plusieurs heures. Il n’a pas bougé, il n’a rien dit. J’entendais seulement le bruit de sa respiration et le bruit de ses dents, parfois, qui frottaient les unes contre les autres.
Je suis peut-être impressionnable, mais je vous garantis que le petit goût d’irréalité qui m’est resté de ce voyage vaut son pesant d’or.
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Je viens de me réconcilier avec l’allemand grâce à Kennedy. Pas avec les Allemands, pas besoin : ils me sont plutôt sympathiques. Mais avec leur langue. Ils parlent tellement bien français quand ils s’y mettent qu’on se demande pourquoi il s s’acharnent à parler en mâchant du gravier. L'allemand, c’est rarement musical, même chez Wagner. On ne peut pas s’empêcher de penser qu’ils hésitent entre foutre le feu à Oradour ou faire fusiller le premier rang pour l’exemple.
Mais les étrangers qui parlent allemand, c’est tout de suite plus rigolo. Et quand l’étranger s’appelle Kennedy, ça devient splendide.
Qu’est-ce qui lui a pris ce jour-là, sincèrement ?
Avoir envie de prononcer une vraie belle phrase historique avec un petit côté « frères humains, je suis à vos côtés, la liberté et deux ou trois têtes nucléaires bien placées vaincront, c'est youpi », je peux le comprendre. Je suis un Berlinois. Vous êtes des Berlinois. Ils sont des Berlinois. Nous sommes tous des Berlinois. C’est solennel, c’est historique et ça se comprend plus que « Je me sens de Meudon comme si j’y étais né. »
Mais avant de raconter au monde qu’on se sent Berlinois comme c’est pas permis, on évite la grosse cacadouille grammaticale. Parce qu’en allemand, pour dire « Je suis un Berlinois, », on dit « Ich bin Berliner ». Sauf que Kennedy a prononcé devant quelques milliers de personnes et toutes les caméras du monde cette phrase : « Ich bin ein Berliner ».
Soit littéralement « Je suis un gros beignet à la confiture. »
Question de grammaire.
C’est la différence ténue qui existe entre « bouffon du roi », une profession tout ce qu’il y a de plus honorable, et « bouffons du roi », un appel au régicide et au cannibalisme qui conduit à se retrouver attaché entre quatre gros chevaux de labour devant un public attentif, pour vivre des moments passionnants.
Les fautes de français mènent au crime. Et les fautes d’allemand à passer pour un gland.
Soyons clairs, Kennedy avait tout à fait le droit de penser qu’il était un gros beignet à la confiture. Nous avons bien eu un président qui s’est débrouillé pour passer par la fenêtre d’un train en marche, du côté de Montargis, avant de se présenter en chemise de nuit, avec son petit bonnet, à la porte d’une garde-barrière décontenancée, vers 11 heures du soir. La brave dame avait fini par croire cet ahuri un poil tuméfié qui se disait président, sur la foi d’un indice déterminant : il avait les pieds propres.
En tout cas, j’aime beaucoup l’idée de la phrase historique qui se prend les pieds dans le tapis. J’aimerais que ça se revienne plus souvent, le coup du gros beignet. Imaginez Armstrong posant le pied sur la Lune et bafouillant un truc comme « un petit pas pour l’homme, un grand pas pour ma cousine Zoé qui joue du clairon pur son gros zébu » : on s’en souviendrait autant. Et je ne trouve pas ça moins poétique.
Qu’on puisse joyeusement prendre le risque de passer pour un grand gognant parce que pas un gugusse ne parle suffisamment bien allemand dans toute l’administration américaine pour pouvoir relire un discours, c’est tout ce qui me rend l’Amérique bizarrement sympathique. Un pays capable de parachuter des rations alimentaires pleines de porc en plein pays musulman et dont un président se prend pour un gros beignet a quelque chose de généreux, d’idiot et d’attendrissant. Autant qu’est attendrissante l’idée de refiler des sacs de riz aux pauvres petits Ethiopiens tout maigres sans penser qu’ils risquent de manquer d’eau pour le faire cuire. Stupide, mais bourré de bonne volonté.
On peut se souvenir de ce qu’on veut, concernant Kennedy. De toutes ces choses formidables qu’il a accomplies, à Cuba par exemple, où il a laissé une excellente impression à beaucoup de gens. De sa fameuse prestance, de son dos démoli, de sa mâchoire, de sa coupe de cheveux, de sa femme ou de Marylin lui susurrant des poupoupidou, pou à bout portant.
Du jour où un type a fait un trou dedans. On ne sait toujours pas très bien qui. On a soupçonné la Mafia, les petits hommes verts, le Ku Klux Klan, les militaires, le vice-président et même sa femme, qui n’avait peut-être pas apprécié le poupoupidou, pou.
Je me lancerais volontiers sur la piste d’un prof d’allemand. Ils ont la punition facile, j’ai quelques centaines de listes de verbes forts à recopier en mémoire à ce sujet.
Et je me demande bien ce que la mienne, celle qui m’a tant torturé pendant quatre longues années de collègue pouvait bien faire le 22 novembre 1963 vers midi et demie.
Et si son alibi tient la route.
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23.11.2009
Ornithorynque n°109
On ne peut pas dire que j’ai les pouces verts, très sincèrement. J’ai plutôt les pouces calamiteux.
Autant je m’en sors plutôt bien avec les animaux, autant je fais crever les plantes en pot rien qu’en les regardant. Même en plastique, elles claquent. C’est bien simple, j’ose à peine faire pipi contre un arbre, c’est un coup à ce que je me le prenne en travers de la terrine. Vous me direz, en pleine ville, je pisse rarement contre des arbres : ça énerve les agents des forces de l’ordre, dépositaires de la puissance publique. Ils deviennent tout rouges à force de s’époumoner dans leur sifflet.
Un jour, du temps où j’habitais Paris, on m’avait confié un yucca pour cause de vacances prolongées. J’en ai pris bien soin. Je lui faisais écouter de la musique, au yucca. Je le mettais sur le balcon pour qu’il respire le bon air qui fait tousser les zoziaux et qu’il se fasse arroser par les bonnes gouttes qui font fumer le bitume. Je lui gazouillais des trucs moi-même parce que j’avais lu dans Psychologie Magazine que les plantes aiment bien qu’on les cajole.
Ben il s’est suicidé, le yucca. C’était un yucca désespéré. Un jour de grand vent, il s’est payé cinq étages en ligne droite avant de s’éclater le pot sur le bitume, si j’ose dire. Une vieille dame sortait de mon immeuble, la pauvre bichette. Elle a battu le record du monde de saut en hauteur, façon Fosbury, pour se planquer derrière une barrière de chantier. On n’a rien pu faire. Pour le yucca, je veux dire. La vieille dame, je me suis excusé bien platement, elle m’a quand même traité de voyou et de blouson noir.
Du coup, le lendemain, je l’ai attendue à la sortie de son club de scrabble, et je lui ai balancé un platane en pot.
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Pourtant, moi, j’aimerais bien planter des trucs et des machins, se péter le dos dans la boue avec une grosse bêche, regarder se flétrir de vieux oignons rangés dans un pot de fleurs au sous-sol et vaporiser de la bouillie bordelaise sur mes rosiers avec un chapeau de paille sur le crâne. Je trouve ça poétique et distingué. Ce ne sont des tâches qui ne sont pas sans noblesse. On sent qu’on peut élever son âme vers Dieu, pendant qu’on bine derrière un buisson.
Seulement voilà : moi, le premier que j’ai vraiment vu jardiner, c’est mon père. Et c’était une approche assez particulière, à peu près identique aujourd’hui.
Il y a le costume, déjà. Au sens propre. Généralement, il rentre fourbu d’avoir vacciné la planète contre la rubéole. Il pose sa veste, mais garde le reste de son trois-pièces, avec les belles pompes italiennes vernies. Douze secondes plus tard, un hurlement sauvage s’élève des profondeurs de la maison, où ma mère vient de découvrir que non seulement, son époux vient de lui kidnapper une pelle à tarte avec l’intention de s’en servir pour planter les thuyas, mais qu’en plus, il fait tout ça habillé par Cardin. Après, ça négocie à l'italienne, avec beaucoup de gestes. Les jours de bonne humeur, mon père revient dix minutes plus tard, habillé d’un beau tablier par les Plantations Couillerot Père & Fils Depuis 1912.
Et puis son style, c’est la Blitzkrieg. Le côté « Oooooh pute vierge, je vais quand même pas me laisser emmerder par ce putain de sureau pendant des semaines », vous voyez ?
Le sureau en question, il nous pompait l’air en poussant sous un escalier, au fond du jardin. Y a rien de plus carne qu’un sureau. Impossible de s’en sortir, du moins pas avec des moyens légaux. Après dix-sept tentatives couronnées d’insuccès, j’ai vu mon père revenir du fond du jardin, l’œil noir, descendre dans la cave, la mâchoire crochetée, et remonter avec un briquet dans une main et un bidon d’essence dans l’autre. Ca ronchonnait sec.
Il y a eu un bref silence, à peine troublé par le gazouillis des abeilles et le ronronnement des vers de terre. Et puis ça a fait « OUAM.» et il est revenu avec un air réjoui, mais sans ses sourcils. On n’a plus jamais entendu parler du sureau.
Et avec le temps, le cratère a fini par se combler.
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Du coup, je trouve ça dangereux, le jardinage.
Une autre après-midi d’été, j’étais occupé à torturer ma sœur gentiment pendant que papa faisait le jardin et que maman buvait son 43ème thé de l'après-midi en corrigeant des copies. Au fond du jardin, on entendait le bruit de la tondeuse. Et puis il y a eu une sorte de klonk et un grand silence. Mon père est revenu dans la minute qui a suivi en traînant légèrement la patte et en expliquant qu’il avait seulement voulu pousser un bouchon d’herbe, amis que la lame devait encore tourner.
Elle devait encore tourner un peu, oui. La tronche de ses Méphisto n’était pas racontable. Son gros orteil gauche non plus – enfin SES gros orteils gauches, il s’en était fait deux d’un coup. Il est parti pour les urgences en pissant le sang, où tous ses amis médecins l’ont accueilli sans un mot pour se moquer : c’était plutôt trente ou quarante. Et nous non plus, on s’est pas foutus de lui une seconde. On est gentils, dans la famille.
L’avantage, c’est que la tondeuse a traîné une telle réputation d’engin du diable que je n’ai plus jamais du m’appuyer la corvée de tonte.
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