15 mars 2012

Au revoir, mais à tout de suite.

Bonjour à tous, 

Les chroniques déménagent... Rendez-vous à leur nouvelle adresse, ici. Les explications du pourquoi du comment de ce déménagement sont

Cette note sera donc la dernière sur Haut et Fort. Je laisse cette page exister quelques semlaines avant de  supprimer les quelques 194 chroniques qui y ont vu le jour - toutes hébergées à la nouvelle adresse avec leurs nouveaux camarades, dont un feuilleton policier qui démarre tout juste. 

A tout de suite.

06 mars 2012

Ornithorynque #195

Parlons musique et donc, parlons boyaux.

Longtemps, les cordes de violon furent fabriquées à partir de lanières qu’on tirait de l’intestin grêle d’un mouton le plus souvent récalcitrant. Ces méthodes d’un autre âge, par ailleurs salissantes, détournaient les âmes sensibles des études musicales. Lorsqu’ils comprenaient qu’on leur demandait d’agiter du crin de cheval sur des tripes de brebis situées à quinze centimètres de leur visage, les jeunes gens se tournaient vers des activités alternatives, comme le curling ou le suicide.

Dès la naissance du violon, les besoins en cordes amenèrent à  de véritables ravages dans des troupeaux déjà scandalisés par les exactions plus anciennes d’un certain Panurge.

Charcuter leur intestin grêle réveilla leur caractère orageux. Bon nombre de mémorialistes locaux évoquent de curieux cas de disparitions de violonistes, en particulier dans les Highlands d’Ecosse au 17ème et au 18ème siècle. Longtemps expliquées par la traditionnelle hostilité écossaise à toute musique qui ne sort pas d’un biniou à la con,  elles se confondirent au fil du temps avec les légendes relatives au monstre du Loch Ness.

Or, quiconque s’est jamais retrouvé face à un mouton écossais sait qu’il n’est guère besoin d’aller chercher je ne sais quel animal préhistorique pour expliquer la disparition de ces malheureux. En témoigne l’exceptionnel cliché ci-dessous.

violoniste mouton.jpg

Restes de violoniste imprudent. A probablement négligé d’étourdir l’animal avant l’intervention.

 

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Dieu merci, ces temps barbares sont derrière nous. Le violon rentre enfin dans la modernité : un chercheur japonais vient de parvenir à remplacer la tripaille de mouton par des fils d’araignée. Il avait commencé avec des boyaux de cheval, mais il se heurta rapidement à l’incompréhension et aux moqueries du monde de l’équitation. Un Japonais, fut-il courageux, peut avoir de légitimes hésitations face à un haras qui rit.

D’où le choix de se tourner vers l’araignée.

frodon araignée.jpg

Violoniste à l’entrainement

 

On s’imagine mal les nombreux échecs et les années de mise au point qui furent nécessaires pour parvenir à des résultats satisfaisants.  Mais le professeur Osaki est du genre obstiné. Quand il se colle à quelque chose, il ne fait pas semblant et a fortiori quand c’est à une toile d’araignée. Au cours des longs mois passés à se débarrasser chaque soir des cinq kilos de toile collante qui l’engluaient jusqu’aux roupettes, le professeur Osaki ne se découragea jamais.

Une fois la technique de base maitrisée, reste à convaincre les araignées de ne pas faire ch… le marin en faisant de la rétention de fil. On pourrait croire au premier examen que l’éminent scientifique se contente de leur appuyer sur le bide, soit à deux mains soit à l’aide d’un rouleau à pâtisserie, pour en tirer la dose requise. Ou plus simplement, qu’il en est arrivé à touiller quelques araignées dans un bol, à grands coups de pilon.

Spider-Man.jpg

Livreur de cordes de violon 24/24

 

C’est faire bien de peu de cas son extrême sensibilité. Le cher homme pousse gentiment ses bestioles à lui donner un coup de fil en leur tapotant l’abdomen avec une petite baguette, ce qui tombe bien, le processus demandant un doigté de chef d’orchestre. Il reste d’ailleurs un peu long, même en apprivoisant les 300 araignées nécessaires à la production des 3000 à 5000 brins de soie nécessaires à la confection de chaque corde.

Cette relative longueur du temps de production s’est révélée utile. Après 30 ans passés à se consacrer au développement de cordes de violon en jus d’araignée, le professeur Osaki s’est subitement souvenu qu’il ne jouait pas de cet instrument. Il a tout juste eu assez des cinq suivantes pour pouvoir jouer aujourd’huila Lettreà Elise

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Aux dernières nouvelles, le professeur Osaki aurait  décidé de se réorienter professionnellement. Après avoir changé la face du monde de la musique et des arts, il se destinerait à la recherche dans le monde de la téléphonie.

Sans fil. 

15 février 2012

Ornithorynque #194

Pour peu qu’on ait le tempérament religieux, la vie avec un chat peut prendre un tour mystique, sinon dément. Il n’y a qu’à lire ce qu’écrit Baudelaire au sujet de ses chats. Ce ne sont que reins féconds, corps élastiques et prunelles d’opale. Les pipis dont l’odeur infernale prouve l’existence du démon manquent au tableau. Poils éparpillés, vases renversés et fauteuils déchiquetés sont oubliés.

La vie avec deux chats tourne elle au feuilleton, dans un registre plus proche de Benny Hill que de Twin Peaks – encore que. Voici le résumé de quelques épisodes.

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Rouquemoute et Gros Bide : le pilote

Rouquemoute et Gros Bide sont les deux chats d’un couple de trentenaires, Elle et Lui, secondés dans un épisode sur deux par Moutard 1er, le fils de neuf ans de Elle. Réunis au « 108 » à la faveur de l’emménagement de Lui chez Elle, Rouquemoute et Gros Bide sont copains comme cochons, en dépit de relations parfois ambigües. Le pilote permet de découvrir leur objectif : expédier Elle et Lui à Sainte-Anne.

Rouquemoute est un mâle roux comme un incendie. Rapide, intelligent et roublard, il est à la fois le cerveau et le muscle du couple. En dépit du débitage de ses roupettes à des fins contraceptives, il mène la vie d’un chat normal, moins la manie de violer tout ce qui bouge. Le bout d’oreille qui lui manque témoigne de relations tendues avec les matous du secteur ainsi que d’une remarquable propension à foutre sa truffe dans des endroits 1/ qui puent 2/ qui salissent 3/ où traine une quelconque forme de bouffe, qu'elle soit morte, vivante ou parvenue à un stade avancé de décomposition. En présence de crème fraiche, Rouquemoute se transforme en Gremlin.

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"Round up the usual suspects."

Gros Bide n’a pas toujours mérité son surnom, mais cette accorte femelle de sept ans aux formes généreuses se prend aujourd’hui les pieds dans les replis de son propre ventre. Elle ajoute à son flegme  de cache-théière la puissance cérébrale d’une plante en pot. Décorative, elle déploie une puissance de ronronnement de 105 décibels qu’on ne rencontre d’habitude que dans les cales des transatlantiques. Fidèle compagne de Rouquemoute, elle est spécialisée dans la diversion, le chantage et l’extorsion de croquettes au bœuf.

Ep. 1 - Rouquemoute et Gros Bide dans le casse du siècle

Libéré en conditionnelle au lendemain d'un premier casse,  Rouquemoute replonge et décide de se lancer dans un plan audacieux : braquer la Royal Bankof Croquettes. Au prix d’acrobaties invraisemblables le longs des conduits du chauffage central, il arrive sur le toit du coffrage qui entoure le bâtiment. Positionnée de manière à ce que tout visiteur intempestif se mange le parquet en butant contre elle, Gros Bide fait le guet de son côté pendant ce temps-là. Hélas, elle s’endort comme une bouse et le piège se referme au moment où Lui ouvre la porte du coffre et reçoit six kilos de bouffe pour chat sur le crâne.

Ep. 2 - Rouquemoute et Gros Bide déclenchent une guerre psychologique

Décidés à renverser le régime, Rouquemoute et Gros Bide se lancent dans de nouvelles opérations d’agitation propagande, basées sur une tactique de harcèlement permanent. Tandis que Gros Bide transforme méthodiquement le fauteuil du salon en pelote de tissu brut effrangé, Rouquemoute attaque à la scie sauteuse la porte de la chambre d’Elle et Lui entre 4 et 6 heures du matin, plusieurs weekends de suite. Il s’échappe en parvenant à chaque fois à éviter habilement les pantoufles que les forces de l’ordre tentent de lui expédier dans le museau. Plus tard et avec la complicité réjouie de Moutard 1er, Rouquemoute et Gros Bide défilent en tête d’une manif’ monstre en peine cuisine pour réclamer le déstockage immédiat des réserves de beurre planquées dans les silos du 108. Plus tard dans la journée, profitant du fait qu’Elle est devant son ordinateur, Rouquemoute s’amuse à tirer du bout de ses griffes sur les  bretelles de son soutien-gorge avant de lâcher dès qu’un niveau de tension satisfaisant est atteint. Gros Bide, de son côté, s’étale comme un panda sur les jambes de son maitre en lui conseillant de la fermer et de se contenter de rester tiède. Pour sécuriser sa position, elle lui enfonce une longueur cumulée totale de vingt centimètres de griffes dans les cuisses.

Ep. 3 – Rouquemoute et Gros Bide sabotent le service public

Toujours impatients de déstabiliser le pouvoir en place, Rouquemoute et Gros Bide se lancent dans une campagne de sabotage des services publics d’hygiène, difficilement mis en place par Elle et Lui et déjà passablement éprouvés par Moutard 1er.  Tandis que Rouquemoute boit tisane sur tisane pour compisser le paillasson de l’entrée dix fois par jour,  Gros Bide organise la résistance en chiant des rondins en plein couloir, à un mètre de la caisse pourtant pleine d’une séduisante couche de litière fraîche. Plus tard, Rouquemoute ramène les tripes d’un oiseau mort dans la cuisine et Gros Bide, prise d’une frénésie vaudou, danse une samba dans la plaquette de beurre avant de disperser 500 grammes de poils sur les tapis récemment repassés.

Ep. 4 – à suivre. Peut-être.

09 février 2012

Ornithorynque n°193

L’hiver fait rage.

L’homme moderne en souffre passablement.

Il faut le voir ces derniers jours, engourdi par un froid sibérien, réfugié sous trois plaids au fond d’un canapé, un radiateur d’appoint sur les genoux. Le malheureux meurt de froid à petit feu. Il sent l’ensemble de ses extrémités se recroqueviller. Ses dix doigts de pied  sonnent la retraite jusqu’aux tréfonds des profondeurs des replis des derniers recoins de chaussettes naguère encore douillettes et confortables, rendues cassantes par le gel. Les bijoux de famille dont il est d’ordinaire bien satisfait se ratatinent au fin fond d’un caleçon aux tiédeurs envolées. Ses oreilles rougeoient, son nez flamboie, ses yeux larmoient. En gros, ça merdoie.

Tels sont les ravages de l’hiver. On ne sait plus comment se réchauffer. C’est un temps où même les bergers en sont réduits à mettre des roustes à leurs mouflons pour se réchauffer.

D’où l’intérêt d’un de ces petits contes contemporains qui vous réchauffent suffisamment le sang pour vous décongeler les pieds et vous redonner l’envie de botter quelques culs.

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Pendant la saison des sports d’hiver, Mme Maertens travaille dans un petit chalet de cinq mètres carrés. Elle exerce par une température qui doit lui donner envie souvent de plonger la tête dans la bassine d’huile bouillante d’où elle tire les cornets de frites qu’elle vend aux skieurs de la station où elle exerce. Mme Maertens fait des frites dans une station de sport d’hiver. Autour de son chalet, une cinquantaine de skieurs peuvent regagner en une minute les quelques calories durement dépensées dans la difficile descente du massif dela Touffe. 

Malheureusement, ça sent la fin des haricots pour la vendeuse de frites : M. Owen-Jones, l’ancien patron d’une société  de cosmétiques connue pour avoir convaincu les femmes du monde entier de commencer leur journée en s’étalant du gras de baleine sur le visage. Du temps où il y avait des baleines. L’huile de jojoba a remplacé depuis le gras de baleine. La protection de la nature y gagne ce qu’y perd le pittoresque. La chasse au jojoba est moins exaltante. On s’éloigne assez nettement des ambiances àla Moby Dick.

M. Owen-Jones possède un appartement qu’on imagine modeste, situé à deux pas de la baraque de frite. Et M. Owen-Jones considère que l’odeur des frites de Mme Maertens chatouille désagréablement ses narines accoutumées à d’autres fragrances.  Ça pue le graillon, que diable. Pire, ces gueux qui s’empiffrent de frites devant chez lui font bien du boucan. Le bruit et l’odeur sont pénibles à vivre. Et ce n’est pas le regretté – pardon : le regrettable M. Chirac qui le contredira.

Et comme il a raison, M. Owen-Jones.

Car enfin quoi, voilà un homme qui profite d’une retraite bien méritée. Il veut se détendre dans un endroit paisible, comme le sont de toute éternité les abords des pistes dans une station de sport d’hivers pendant les congés. Il veut profiter du décor. Et voilà que des gens lui mangent sous le nez.  L’envers du décor lui pourrit la vie. En nouveau Sartre, M. Owen-Jones l’a bien vu : l’envers, c’est les autres.

Certes, ce que vend Mme Maertens n’est ni très bon  pour la santé, ni très raffiné. Certes, son chalet ne respecte peut-être pas à la lettre les normes d’hygiène et de sécurité énoncées avec un vrai talent littéraire par le législateur. On peut en particulier douter du respect par Mme Maertens des 225 articles du Livre II du Code de la consommation, continuellement mis à jour pour une bonne conformité avec des réglementations européennes tout ce qu’il y a de limpides. Il est possible que Mme Maertens garde ses bagues quand elle plonge ses patates dans l’huile de cuisson. Il n’est pas invraisemblable qu’on puisse trouver un cheveu, un ongle, un cil ou un autre poil quelconque de Mme Maertens dans ses cornets de frites.

C’est bien ce que les avocats de M. Owen-Jones étudient pour mettre fin à une situation bien scandaleuse.

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Ne nous y trompons pas. Le véritable objectif de M. Owen-Jones ne peut être la fermeture de la baraque à frite. Ça, c’est du maquillage – il est bien placé.  Comme dit le vieux proverbe chinois, quand le sage montre la baraque à frites, l’imbécile regarde la baraque à frites.

M. Owen-Jones est un homme d’initiatives, un entrepreneur-né. Il veut préempter la baraque à frite. Il veut la racheter à bas prix. Le véritable objectif de M. Owen Jones ne peut-être que le contrôle de la production mondiale de frites.

Toute autre explication sentirait autre chose de pas très glorieux, de pas très digne, de pas très propre.

Tout autre explication sentirait le graillon. 

28 janvier 2012

Ornithorynque #192

J’en connais quelques-uns que ça fera sourire, mais figurez-vous que je me suis mis à cuisiner.

Ça m’a pris un beau matin. Je méditais en ronflant devant le fond de ma tasse d’un café vers huit heures dimanche passé quand le poids de la honte m’est tombé dessus.

Ma grand-mère cuisinait bien. Ma mère cuisine bien. Ma sœur cuisine bien. Même mon père connait une règle de base ou deux : neuf fois sur dix, il pense à enlever la coquille avant de mettre les œufs dans la poêle, lui. Et ses années d’anatomie en fac de médecine en ont fait un spécialiste reconnu de la découpe des volailles. Quand on a disséqué plein de gens morts, un poulet de Bresse tient de l’amusement mondain. Il faut le voir désosser une volaille en deux temps trois mouvements. Même dans des conditions difficiles. Je l’ai vu répartir récemment  un poulet dans cinq ou six assiettes équipé d’un simple slip et d’un économe rouillé. On entend très bien le petit cloc gras et humide du pilon qui saute de la cavité coxo-fémorale. C’est un vrai bonheur à regarder et ça ouvre l’appétit.

« Après tout, pourquoi pas moi ? » me suis-je dit in petto. « Tu n’es pas si maladroit de tes mains, comme peuvent en témoigner les milliers de femmes éblouies que tu laisses désormais se morfondre dans une inutile attente. Certes, tu as jadis repeint le plafond de la salle d’EMT du collège avecun poulet basquaise qui passa subitement d’un état trop cuit à un état gazeux. Certes, la pauvre bête se vaporisa hors de la cocotte avant de retomber en une pluie fine et bouillante sur toi et tes camarades. Certes, tu revins ce soir-là du collège couvert d’un précipité de tomate caramélisé, déprimé à l’idée d’avoir perdu toute chance de séduire un jour la jolie fille du premier rang.  Mais il n’y a pas de fatalité. Haut les cœurs, prends cette casserole et en avant. »

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Techniquement, j’ai tout compris : la cuisine s’apparente au bricolage - encore un domaine où je fais autorité. On passe un temps fou à choisir les bons matériaux, on n’a jamais les bons outils, ça coûte un œil si on veut de la qualité et c’est toujours plus joli sur la couverture du bouquin qu’en vrai. Comme en bricolage, la présence d’un enfant, quoiqu’agaçante, peut s’avérer utile pour passer les outils et servir de bouc-émissaire quand il y a une burne dans le soufflé. On lui braille dessus en lui expliquant que si on se retrouve à bouffer des nouilles à rien ce midi, ce sera de sa faute. Tout le monde est bien détendu ensuite.  

Une fois rassemblés outils et matériaux, il ne reste en théorie qu’à insérer le bouquet de thym B dans le fion du poulet A avant de virer à grands coups de pompes dans le train le chat A’ qui fout le boxon sur le plan de travail P. Il n’y a pls qu’à disposer tout autour de A des olives de calibre 8 en guise de finition, avant de laisser prendre pendant un temps T.

Après quoi, c’est cramé et il est temps de servir.

En théorie. En pratique, c’est différent parce que les livres de recette sont écrits par de grands déments qui remplacent exprès des mots simples qui vont très bien par d’autres, tous parfaitement inconnus de l’honnête homme. Ils ne disent pas « couper en bouts tout petits » mais émincer. Ils ne disent pas « entourer tout le merdier avec un bout de cochon mort » mais barder. Plutôt que dire en toute simplicité qu’on va enduire une génoise d'une couche de chocolat fondu à l'aide d'un pinceau, dans le but d'éviter au biscuit de se casser lorsqu'il sera imbibé avec un sirop, ils te conseillent de chablonner. La seule fois où j’avais entendu quelqu’un décider de chablonner, c’était en Auvergne : un monsieur qui en avait marre d’aller acheter la Montagne en kiosque. Ces gens concassent des tomates –ils doivent peler les cailloux, j’imagine.  Quand ils remontent une sauce, inutile de prendre l’escalier : ça signifie seulement qu’ils la touillent.

 Comment voulez-vous qu’on se comprenne.

Me faire un coup pareil, à moi qui en suis au stade où j’ai besoin d’ouvrir le dictionnaire pour vérifier ce qu’on entend exactement par patate.

Tout ça me rend la tâche bien compliquée. Je navigue dans des mers inconnues.

L’ustensile qui me sert le plus jusqu’ici, c’est le dictionnaire.

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En dehors de ça, je vous avouerai que je suis bien content d’être un homme. Pour deux raisons.

La première, c’est que je peux faire pipi debout. Je respecte ainsi des règles de vies ancestrales qui remontent à Hésiode (Les Travaux et les Jours, I, 80) : « n’urine pas », dit Hésiode, « n’urine pas debout contre le soleil. Et de son coucher à son lever, ne le fais pas non plus, nu, au milieu ou en dehors du chemin, car les nuits sont aux Dieux ». Ces précautions élémentaires respectées, lâcher un petit fil libératoire devient un vrai plaisir. Ce n’est pas que ça enrichisse, mais ça soulage, comme disait Paul VI. Ou peut-être Pie VII.

La seconde raison, c’est que je m’emmerde beaucoup moins avec les participes passés. Les règles du participe passé sont une preuve de l’existence du diable. Je n’y comprends moi-même strictement rien. Et c’est de pire en pire avec le temps. Ma grammaire s’effondre et mon orthographe se casse la gueule. Il ne me reste que la joie d’être un peu moins emmerdé que les femmes par les participes passés.

Je ne suis pas le seul, au  demeurant. Plus personne n’écrit correctement. Surtout les enfants. C’est la faute de la télévision, des téléphones portables, d’Internet, des jeux de rôle, du cinéma et des francs-maçons. C’est pourquoi un linguiste brillant est arrivé à une conclusion implacable.  

Les Français sont nuls en dictée ? Simplifions l’orthographe. La moyenne remontera. « Pourquoi donc », dit-il « doit-on écrire des choux, mais des bisous ? Pourquoi donner à manger aux chevaux alors qu’il serait si pratique d’écrire qu’on nourrit des chevaus ? »

C’est le bon sens même. Ni les élèves ni les chevaux ne risquent de s’en plaindre. Pour être complet, je préconiserais plus radical encore : donner uniquement à manger aux poneys.

Quand on n’aime pas la température qu’indique le thermomètre, il suffit d’en changer la graduation. Sans doute fait-il aussi froid, mais le progrès ne s’arrête pas à ces détails. Un cheval, des chevaus. Ou même des chevals. Mieux encore : un abruti congénital, des imbéciles heureux.

Avec un x. 

11 janvier 2012

Ornithorynque #191

Je viens de prendre un an de plus.

Il y a 36 ans pile, je me faisais expulser du logement petit mais douillet que j’occupais depuis bientôt neuf mois. C’était autour de 11h45, le 11 janvier 1976.

On m’a foutu dehors en plein hiver.

Un dimanche.

A l’heure de l’apéro.

Me connaissant, j’ai du trouver que ce n’était pas confortable du tout dehors. Le côté « merci bien, vraiment, mais j’aimerais autant que vous me foutiez la paix, ce monde me semble particulièrement nul et vous avez tous des têtes ridicules avec vos charlottes et vos masques verts sur la tronche.» On ne m’a pas écouté. On m’a fait sortir de force. J’ai râlé. On m’a mis des baffes dans le dos pour me défriper le poumon. J’ai râlé. On m’a talqué le croupion. J’ai râlé. On m’a fait comprendre qu’il allait falloir s’y faire. J’ai râlé. Aujourd’hui encore, je continue de râler dès qu’on essaye de me talquer les miches, y compris sur le plan métaphorique. 

Les photos de l’époque sont sans appel : j’ai très peu changé.

Certes, je parle plus et je bave moins qu’autrefois. Certes, je me trimballe plus rarement zizi au vent. Certes, je ne cherche plus à m’échapper par tous les moyens de mon lit. C’est plutôt le contraire. Mais pour le reste, j’ai su garder l’essentiel de cette belle âme d’enfant potelé au cheveu rare.

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Le 11 janvier 1976, mes ambitions se limitaient à comprendre comment fonctionnait cette putain de respiration pulmonaire et à obtenir de quoi bouffer à intervalles réguliers. Si la deuxième préoccupation reste un temps fort de mon quotidien, il faut reconnaitre qu’on finit par attendre un peu plus de l’existence. Ce qui nous la complique largement.

A 36 ans révolus, on peut jeter un premier coup d’œil dans le rétroviseur. Histoire de se demander ce que ça donne, de faire le compte de ce dont on est fier, ce dont on a honte, ce qu’on donnerait cher pour effacer. Les erreurs, les défaites, les réussites, les victoires. De se demander aussi ce qu’on va en faire, de cette masse là.  

Avec le brillant esprit de synthèse qui me caractérise, je classerais volontiers l’avenir en cinq sous-catégories :

-          les choses que je veux revivre et que je revivrai,

-          celles que je veux revivre et que je ne revivrai plus,

-          celles que je ne veux plus vivre et que je revivrai,

-          celles que je ne veux plus vivre et que je ne revivrai plus,

-          celles que je ne vois pas venir.

Ça semble complexe, ça ne l’est pas. Prenons quelques exemples non exhaustifs et non contractuels.

1/ les choses que je veux revivre et que je revivrai

Passer du temps avec ceux qui sont les miens, par le sang ou par le choix. Ecrire des trucs et des machins. Partir en guerre contre des moulins à vents avec mon slip et mon couteau, en bon Don Quichotte. Botter les culs de quelques abrutis haineux. M’habiller avec une tenture moisie et des haches en latex et partir courir en hurlant dans des bois pour taper sur d’autres joueurs de jeu de rôle. Embrasser dans les coins la fille qui me supporte. Filer des peignées sur un terrain de squash. Lire des livres, des tas de livres, regarder des films et pour tout dire, me faire raconter des histoires comme un gosse au creux de son lit. Raconter des histoires aux autres. Manger des tartiflettes. 

2/ les choses que je veux revivre et que je ne revivrai plus

Voir sans lunettes. Manger une part de la tarte aux pommes de ma mémé Suzanne, faire du calcul mental avec son mari, monter un bateau Lego à Givors, sur la grande table du salon,  avec ma grand-mère qui foutait le bordel dans les haubans. Trouver une pièce sous l’oreiller le matin, après avoir lâché une molaire dans son endive au jambon, la veille au soir. Embrasser une fille pour la première fois. Aller à l’école le dernier jour de l’année scolaire, en juin. Passer ma troisième étoile. Me fourrer le gros orteil du pied gauche dans l’oreille : j’avais l’air d’adorer ça à 6 mois, il y avait sûrement une bonne raison. C’est peut-être le secret du bonheur, allez savoir.  Et on se balade à le chercher de partout alors qu’il nous suffirait d’avoir l’échine plus souple. Ce qui n’est pas ma principale qualité.

3/ les choses que je ne veux plus vivre et que je revivrai

Prendre des peignées sur un terrain de squash. Me faire avoir. Perdre contre la méchanceté. Renoncer contre la bêtise. Me comporter moi-même comme un abruti. Etre injuste. Me tromper de colère. Oublier de faire comprendre aux autres que je tiens à eux. Devoir renoncer à ce qui est juste pour ne pas perdre davantage. Devoir être prudent. Prendre la parole devant un cercueil.

4/ les choses que je ne veux plus vivre et que je ne revivrai plus

Aller en boite pour faire comme les autres alors que ça me casse les oreilles, que je danse comme un pâté, que le moindre verre coûte deux mois du salaire d’un cadre et qu’on y écoute de la bouse de poney. Juré, on ne m’y prendra plus.

5/ Les choses que je ne vois pas venir

Elles font en partie l’intérêt de ce qui m’attend. Si ça peut exclure les calculs rénaux, ça m’arrange.

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Bon an mal an, j’ai bien aimé ces 36 premières années. Il a y eu quelques cahots. Il y a eu de la peine. Il y a eu l’inverse. Je prends le tout en bloc. J’en redemande.

Pas la peine de me l’emballer, c’est pour manger tout de suite. 

29 décembre 2011

Ornithorynque #190

Le week-end de Noël avait pourtant bien commencé : je n’en avais strictement pas foutu une rame, j’avais la panse remplie d’excellents mets, je me retrouvais plus gâté qu’une dent creuse et sur un plan bien plus secondaire, j’avais appris que j’étais bien parti pour être tonton à brève échéance.

A quelques heures de là, je terminais la journée du 25 en calbute dans la cave, une paire de chaussures de montagne aux pieds et un aspirateur à eau dans les mains, dans quinze centimètres d’eau.

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C’est une cave tout ce qu’il y a de banale , dotée des équipements classiques d'une cave digne de ce nom : un escalier casse-gueule, un plafond trop bas, une ampoule foireuse, un compteur EDF dont le cadran se lit sans problèmes à la seule condition d’être un poulpe, un soupirail et des cartons oubliés là par Mathusalem. Ils contiennent entre autres un nécessaire à camping rouillé, les deux morceaux d’une raquette de squash et une paire de moufles des années 20.

Avant Jésus-Christ.

Mais cette cave a une particularité : en cas de pluies denses et répétées, l’eau s’y infiltre. Et si la région de Lille est partout réputée pour son climat ensoleillé et sec, il peut exceptionnellement arriver que la pluie tombe quelques jours consécutifs - jamais plus de quarante. 

Et vous vous retrouvez avec des douves sous le salon.

Heureusement, nous avons acquis l’an dernier un aspirateur à eau, sans doute à cette même période des moussons. Malheureusement, il est rangé à l’autre bout de la cave. Heureusement, il n’y a que cinq centimètres d’eau au pied de l'escalier.  Malheureusement, la pièce est en pente et c'est tout juste si on a pied à l'autre bout. 

A ce stade, je crois plus simple de laisser la parole au journal de l’expédition que j’ai soigneusement tenu, en puisant dans mes dernières forces.

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16h54

Le découragement menace. Du haut de l’escalier, dans la lumière fragile de l’unique fanal, le tableau rappelle l’état des cales du Titanic quelques heures après le choc contre l’iceberg. Mes tentatives de SOS sont restées sans réponse. Je suis seul face au silence, à la nuit. Cette calme étendue d'eau glaciale me terrorise.

Dieu me protège. J'entonne un Hosannah pour me donner du coeur au ventre. 

17h02

Le niveau monte visiblement. Je dois bien m’y résoudre : si rien n’est fait, c’est toute la maison qui va sombrer. L’épuisement aidant, il me semble entendre un orchestre jouer Plus près de toi, mon Dieu. Je redoute que Céline Dion ne se mette à chanter d’une minute à l’autre. Ce dernier point me décide : je dois absolument faire quelque chose. Qui sait ? Avec l’aide dela Providence, peut-être sauverais-je la maison, mes tympans, ma vie peut-être. J'entonne l'Agnus Dei pour raffermir ma résolution.

17h06

J’ai hardiment décidé qu’un mauvais moment est vite passé. Pour ne pas salir ou tremper mes vêtements, je les ôte avant des les foutre soigneusement de partout, en jurant pour me donner du courage. Me voilà nu comme un ver. Un ver qui aurait tout de même décidé de passer un slip. Je me suis préparé soigneusement pour me mettre à l’eau, en m'enduisant de la graisse d'un foie gras dont je n'ose mentionner la provenance. J'entonne un cantique grégorien pour revenir à de meilleurs sentiments.

17h18

Hourra !  J’ai réussi à rassembler les différentes pièces de ce putain d’aspirateur de sa mère (PAM), éparpillées dans les endroits les plus improbables. Cela n’a pas été sans mal et j’ai par miracle échappé de peu au pire : le tuyau était coincé par un carton. J’ai tiré dessus avec ma délicatesse coutumière jusqu’à ce qu’il se libère soudainement.

Hélas, je me suis giflé les roubignolles au passage. Plus de peur que de mal pourtant : la douleur s’est atténuée assez vite après une dizaine de minutes passées à me secouer dans toute la cave en hurlant. Mes seuls compagnons, les chats du bord, me sont d’un secours précieux en ces temps d'épreuves. Ils sont là fidèles au poste et m’encouragent silencieusement, depuis le haut de l'escalier. A moins qu'ils ne se foutent de ma gueule. J'entonne un Gloria pour m'exhorter à une ferme résolution . 

17h20

A demi-congelé par une eau claire et glacée, je suis parvenu à assembler le PAM en grelottant.

A ce stade, la possibilité d’enfiler un second calbard par dessus le premier m’a traversé l’esprit. Je la repousse courageusement : autant en finir le plus vite possible avant de monter sur le pont me réchauffer, par exemple dans le four. J'entonne les premières mesures du Requiem de Verdi en claquant des dents, pour conforter mon courage.

17h28

Je viens de traverser non seulement la cave mais aussi des moments difficiles.  Je crois utile de les consigner pour que si Dieu le veut, ces mémoires servent aux générations futures. Puissent-elles leur épargner les erreurs que la fatigue et le rationnement provoquent chez l’homme d’action le plus solide : je suis remonté sur le pont pour y récupérer les rallonges électriques nécessaires au fonctionnement du PDASM.

C’est au moment où dans l’eau jusqu’à la taille, j’étais sur le point de déclencher l’infernal engin que je me suis souvenu qu’un appareil électrique a toujours plus de chances de marcher quand il est branché au secteur. 

Je crains que cette perte de temps ne compromette la réussite de mon entreprise. Allons, haut les cœurs. J’entonne un Miserere pour me donner de l'ardeur.

17h38

Machine du Diable ! Le PAM fonctionne, mais dans quelles conditions dantesques ! Je n’ai plus un poil de sec : la membrane témoin, sur le dessus du couvercle, projette dans l’atmosphère polaire des gouttelettes glaciales qui me retombent en pluie sur le dos et sur le crâne, trempé malgré mon abondante chevelure. Il faut régulièrement que je m’interrompe dans mon dur travail pour pallier un problème technique. Je dois alors m’enfoncer loin dans la cave pour enlever de l’orifice du tuyau tel ou tel débris : madriers, poutrelles, agglomérat de litière pour chat. J’entonne le Salve Regina pour me distraire.  

19h47

Allons : à force de courage et d’acharnement, le procédé semble porter ses fruits. L’épuisement me guette tandis que je remonte par dizaine des seaux de 30 litresd’eau saumâtre vers le pont. Dans un dernier râle et malgré les protestations de chacun de mes os et de chacune de mes fibres, je balance chaque cargaison aux chiottes. Je profite d’un de mes passages pour ôter prudemment la multiprise des trente centimètres d’eau où elle trempe depuis deux heures. J'entonne les premières mesures de Prosper Youp la Boum pour affermir un moral qui menace de s’effondrer.

23h12

Victoire ! Après des heures d’efforts, la fuite est colmatée.

La cave est vidée. Moi aussi. 

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2011 n’aura pas duré longtemps et nous en sommes venus à bout. 2012 commence par un dimanche, ce qui va dans le bon sens. Ce sera l’année de l’Apocalypse et des tramways : il s’en ouvre partout de nouvelles lignes, à Montpellier, à Dijon, au Havre à Orléans et dans bien d’autres métropoles mondiales encore. Nous nous ruons donc vers une fin du monde à la mode maya, mais en tramway.

C’est pour protéger l’environnement.  

Bonne année à tous.

23 décembre 2011

Ornithorynque #189

Ces dernières années, en décembre je baigne dans l’esprit de Noël. Les enseignements du Christ m’animent toujours davantage.

  1. Je me méfie des types qui se lavent les mains de façon obsessionnelle.
  2. Je me méfie des gars qui prennent un air dégagé devant deux madriers, en jouant avec un marteau et quatre gros clous.
  3. J’évite Castorama le plus possible : entre ceux qui Ponce et ceux qui clouent, ça sent le traquenard au rayon charpente.
  4. Je me méfie comme la peste des gens qui s’appellent Judas Iscariote. Je n’en fréquente aucun. Vous pensez passer une soirée tranquille au restaurant et en deux temps trois mouvements, vous voilà embastillé. Certes, il sera puni : c’est, pour l’Iscariote, râpé. Mais ça ne compense pas.

Au-delà de ces exemples qui relèvent du simple principe de précaution, j’ai moi aussi envie de multiplier les pains. Et je commencerais volontiers par en distribuer aux 250 000 nuisibles  qui s’interposent entre moi et la caissière dans une de ces files d’attente de grands magasins. Ceux où lorsqu’épuisé, amaigri, lessivé, vous parvenez enfin à payer dans un dernier râle, il faut refaire la queue pour accéder à une malheureuse table derrière laquelle des étudiants bien sympathiques font vos papiers cadeaux, ne réclamant en échange qu’une bien maigre obole. Encore est-ce dans un but louable : sauver l’Afrique de la faim. Et les étudiants de la soif : la soirée de fin d’année approche à grands pas.

Et pour emballer, ils emballent. Moi qui ne suis pas foutu d’envelopper un livre dans du papier sans en faire un machin moisi sorti tout droit d’une décharge à ciel ouvert, ça m’agace. L’an prochain, j’achèterai un arbre à chats pour le plaisir de les voir s’échiner dessus.

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L’esprit de Noël.

Comment définir l’esprit de Noël ?

Un brin d’histoire peut aider : bien avant les chrétiens, les mithriastes se réunissaient déjà chaque 25 décembre pour une petite bouffe entre amis, destinée à célébrer la naissance du dieu Mithra. Dans une atmosphère indescriptible, on déballait vers minuit les tripes d’un taureau qu’on égorgeait pour s’asperger de son sang.

De là, la tradition du repas de famille.

Si l’histoire ne suffit pas, il faut se rabattre sur l’expérience empirique : avec le temps, nous devenons de plus en plus compétents en esprit de Noël.

D’un point de vue enfantin, fait de candeur et d’innocence, l’esprit de Noël consiste à attendre avec une impatience bien légitime le moment de se vautrer vers 6 heures du matin dans une orgie de cadeaux sous l’œil jauni et attendri d’adultes qui ont le plus souvent la tête dans le fion, un mal de crâne qui ne passe pas et l’haleine d’un alambic.

Du point de vue des chrétiens, c’est cette nuit qui leur est chère, et qui pourtant vire au pénible quand leur église se peuple soudain de fervents de la dernière heure,  venus se rappeler de leur baptême et chanter fort et faux la fin des hymnes, le seul truc dont ils se souviennent, pendant que la dinde finit de cuire entre ses marrons.

Et pour tout le monde, l’esprit de Noël rejoint celui d’une séance de psychothérapie de groupe, entre secrets de famille, reproches informulés et engueulades en sourdine dans la cuisine.

Ou celui d’une bonne soirée, finalement.

Tout dépend des familles. Tout dépend des Noëls. Ce ne sera pas le même l'année prochaine. 

Et puis ce qui sauve la journée, ce sont ses petits rituels. Les sapins bancals, la crèche sur son éternel papier froissé, les santons dépareillés, la bûche glacée qui n’a pas eu le temps de décongeler. Le débat sur la meilleure façon d’ouvrir une huître sans se décapiter.

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Noël, on n’a guère le choix. On ne va pas changer la date de naissance du petit après 2011 années. C’est quand on a le choix de ne surtout pas célébrer quelque chose que je trouve le principe étrange.  C’est tout de même une drôle de chose, ce besoin de s’inventer des dates marquantes. Cet acharnement à se créer des dates fixes, lourdes de signification, comme si le calendrier de base ne suffisait pas.

La Journéedela Femme. LaJournée dela Pauvreté. LaJournée contre le sida, contre le racisme, contre la mucoviscidose, contre la faim dans le monde et pour la fierté de je ne sais quel groupe qui juge que la meilleure façon de défendre le droit de ses membres à vivre comme tout le monde consiste à les envoyer se trémousser en public sur un char de carnaval avec une plume dans le fion.

Il s’en crée tous les ans des nouvelles, de ces journées à gros sabots, plus ou moins intéressées, plus ou moins utiles.

A chacun la sienne.

Il n’y a plus une foutue journée qui ne soit pas quelque part la journée de quelque chose.

Des journées pleines de sens, ça oui. De sens unique, d’injonctions à compatir et d’enrôlements obligatoires au service de je-ne-sais quelle cause forcément urgente, forcément importante.

On en sera vite au stade où il faudra inventer la Journéeoù on Nous Foutla Paix.Ce serait une belle journée, où on ne penserait à rien ni à personne par obligation. On ne nous demanderait rien, on ne nous ferait sentir coupables de rien.  

Ce serait Noël. 

16 décembre 2011

Ornithorynque #188

On ne parle plus que de physique quantique.

Ici, des savants prouvent qu’on peut aller plus vite que la lumière à condition de monter à cheval sur un neutrino. Là, d'autres partent à la chasse aux bosons, dans un accélérateur de particules enterré du côté de Genève.

Un accélérateur.

En Suisse.

Du beau travail, en tout cas, même si ces expériences sont examinées de près par des collègues  jaloux. Ils constatent bien ce que fait le CERN sous leurs yeux, mais n’en démordent pas pour autant : ils pensent que le CERN s’est mis le doigt dans l’œil.  Et que ça coûte les yeux de la tête. C’est se montrer bien sourcilleux au moment où l’humanité est sur le point de comprendre pourquoi une partie de la matière de l’univers n’est pas visible.

Je pensais bêtement qu’on ne la voit pas parce qu’elle est loin.

Je me trompais : on ne la voit pas à cause du boson de Higgs. On ne fait pas plus quantique que le boson de Higgs. C’est encore plus quantique que le chat de Shrödinger ou la loutre de Schpotzerman. Pour tout dire, on parle de ce boson comme de la particule de Dieu.

Ce qui en ferait le quantique des quantiques.

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Personnellement, la physique, je n’ai jamais tellement accroché. Et elle n’a rien fait pour me retenir non plus.

Au collège, la physique se confondait avec Madame Dupuis, qui était une grande grosse grasse dame en forme de horseguard, avec une coiffure effectivement assez quantique. 

Elle se déplaçait avec une grande majesté, mais en plusieurs épisodes. La périphérie de Madame Dupuis suivait son centre avec quelques secondes de différé, en bloblotant sous sa grande blouse blanche. Elle allait plus vite qu’elle-même, bien avant qu’on découvre le boson de Higgs ou le neutrino le plus rapide de l’ouest.

Elle était du genre à ne pas se laisser emmerder directement, ce que sa maitrise des bases de la pédagogie par la baffe lui évitait le plus souvent. On l’emmerdait donc indirectement, en sabotant la totalité des expériences qu’elle nous proposait avec candeur, convaincue de tenir un rôle majeur dans l’éducation des masses. Elle nous parlait d’électricité statique en jouant avec des peaux de chats et des règles en plastique. Nous, on jouait avec des becs Bunsen, on descellait les carreaux des paillasses et on bousillait les potentiomètres.

On faisait joujou avec Alfred, un squelette de démonstration qui pendouillait dans son coin. J’ai beaucoup dessiné dessus, je lui ai mis un nombre impressionnant d’objets sur le crâne ou dans les mais mon moment de gloire date du jour où j’ai personnellement placé sa main gauche non pas dans la culotte d’un zouave, mais dans le sac de Madame Dupuis, bien serrée autour de son étui à lunettes.

Elle a bien sursauté, la chère âme. Ses zones périphériques doivent encore s’agiter aujourd’hui.

Bref, la physique et moi, c’est comme Dieu et Voltaire : on se saluait, mais on se ne se parlait pas. C’était le bon temps. On s’amusait comme des fous, on prenait des tartes, on tirait les cheveux des filles qui essayaient de travailler et on ne retenait strictement rien du tableau des éléments.

L’éloignement a été progressif, mais je suis fier de dire qu’en première, la physique et moi nous sommes séparés d’un commun accord après une dernière année pendant laquelle un professeur désespéré décida que nous étions à la limite capables de regarder un film sur la vie de Marie Curie, mais qu’on ne pouvait pas nous en demander davantage. Il a tout de même réussi à nous mettre une note à la fin du trimestre, je me demande encore sur la foi de quels critères. Ne s’est pas endormi. N’a pas ronflé. Avait peint des yeux attentifs à la gouache sur ses paupières.

J’avais tout de même eu le temps d’électrocuter les grenouilles de la mare du dessous, pendant un cours d’électricité que nous passâmes à faire glisser un long fil de cuivre par la fenêtre. J’ai également aveuglé 35 élèves et un professeur agrégé en allumant un tas déraisonnable de magnésium, démoli un second potentiomètre et pour faire court, ruiné l’éducation nationale.

Elle ne s’en est jamais remise.

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Ajoutons pour en finir avec le 16 décembre que d’un pur point de vue révolutionnaire, nous sommes aujourd’hui le 26ème du mois de Frimaire de la 3ème décade de l’an CCXX dela République. Soit le Jour du Pignon.

Nous serons demain le Jour du Liège. Pour fêter ça, il y aura des bouchons sur les routes. 

07 décembre 2011

Ornithorynque #187

On peut dire bien des choses sympathiques du mois de décembre, reste que c’est un mois qui ne pousse pas à la franche rigolade. Il pousse à se planquer sous un plaid en buvant un grog. Avec une moyenne d’un chat par genou et les pieds dans de grosses pantoufles parfaitement moches. Devant la cheminée. On peut même tenter d’y allumer un feu. Ce qui réchauffe bien. Surtout quand il ne prend pas.

Une fois qu’on a bien chaud, on retourne à son fauteuil, à son plaid et à ses chats en attendant le printemps. Et on se met à réfléchir pour s’occuper : décembre pousse aux pensées les plus élevées. L’homme philosophe avec gravité. Il médite au sujet de la transcendance, de la finitude et du triple A. Il réfléchit à sa place dans l’univers, au pourquoi, au comment et au presque rien.

Il se demande où mettre le sapin.

C’est bien là toute la philosophie. On ne sait jamais où mettre le sapin. Il ne va nulle part ; l’homme non plus. Il se retrouve désemparé, les bras ballants, des guirlandes plein les mains, des épines sous les ongles. Battu par l’adversité.  Une grosse larme au coin de l’œil. Dérisoire et attendrissant.

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Décembre est un mois philosophe et philosopher, c’est apprendre à mourir, disait Montaigne. Voilà pourquoi l’homme de décembre pense à sa fin. On ne peut pas lui en vouloir, il n’y a qu’à jeter un œil dehors : ce ne sont que feuilles mortes, flaques d’eau, nuits noires et terres à nu. C’est médiéval, donc macabre. On s’attend à ce que des loups rentrent dans la ville pour y manger de jeunes enfants déjà touchés par la peste. 

On peut casser sa pipe dans un accident, sous les bombes ou dans un coup de grisou. On peut attraper la grippe, la peste, Ebola, que sais-je ? La murie.

On peut se faire assassiner un 7 décembre, finir avec la tête et les mains tranchées, suspendues aux rostres de la tribune aux harangues, sur le forum. C’est arrivé à Cicéron suite au léger différend qui l’opposait à Marc-Antoine.

On peut mourir dans un lit entouré de l’affection des siens, comme Toulouse-Lautrec. Son père tuait des mouches à l’élastique tandis qu’il se mourait à 37 ans, d’alcool et de syphilis. Il eut parait-il le temps de murmurer « vieux con ! » avant de rendre le dernier soupir. Et tant pis pour ses chères modèles, filles de joies ou danseuses de cabaret. Elles sont allées se faire peindre ailleurs. 

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Autant dire qu’il y a bien des façons de quitter ce bas-monde. Ce n’est jamais bien gai.

En tout cas pour le premier intéressé. Pour les autres en revanche, ceux qui restent et qui regardent, c’est plus réjouissant.

Prenez ce brave Chrysippe de Soles, justement  un philosophe : il est littéralement mort de rire, au spectacle d’un âne ivre qui tentait de manger des figues. Ce qui prouve qu’on ne doit jamais faire boire un âne. Ni un philosophe : il s’en tire très bien sans ça pour rire comme un idiot devant n’importe quoi.

Eschyle, lui, est mort parce qu’un aigle, d’en haut, avait pris son crâne pour un caillou : il lui a lâché une tortue sur la courge pour en briser la carapace. Tels sont les dangers d’une calvitie mal maitrisé. Cet homme courageux est mort sans rien dire sous la tortue. 

Crassus meurt de boire de l’or en fusion, Hérode 1er d’une gangrène des cafouilles et l’apôtre Pierre termine crucifié la tête en bas. Louis III et Charles VIII, deux rois de France, se défoncent tous les deux le crâne contre un linteau. Ce qui me laisse penser que les architecte méritent le pal depuis bien plus longtemps que ce qu’on pourrait croire.

Barberousse part se baigner mais confond son armure avec une bouée : il est précipité vers le fond de la rivière et s’y noie. Tycho Brahe meurt de n’avoir pas osé pisser : il discutait avec son roi, qui était bavard.

Ce qu’il y a de beau dans tout ça, c’est la morale qu’on en tire. En 1771, Frédéric de Suède reprit quatorze fois de son dessert préféré : il en mourut d’indigestion. Il ne faut jamais reprendre quatorze fois du dessert.

Contentons-nous de treize.

Mettons douze.

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N’allons pas croire que notre époque fait moins bien que les précédentes.

En 1912, un tailleur saute du premier étage de la tour Eiffel pour rester un parachute de son invention. Il n’eut pas l’occasion d’améliorer un modèle sensiblement imparfait.

En 1923, un jockey casse sa pipe pendant une course de chevaux aux Etats-Unis : il la gagne tout de même, trainé par son cheval.

En 1945, Harry Daglian travaille sur le projet Manhattan : il pose du carbure de tungstène sur du plutonium, ce qui n’est pas une bonne idée. Levoilà qui passe par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Il irradie noir, il irradie rose et finit six pieds sous terre. Ne tentez jamais l'expérience chez vous ; gardez bien séparés votre tungstène et votre plutonium.

En 1959, Boris Vian meurt pendant la représentation au cinéma d’un film tiré d’un de ses livres – J’irai cracher sur vos tombes, plus précisément.

La beauté du siècle, c’est que tout le monde regarde tout le monde, filme tout le monde et photographie ; on en apprend donc bien davantage, on s’en amuse encore plus, on ne sait plus où donner de la tête. On en fait même des concours : chaque année, les Darwin Awards rendent un hommage légèrement grinçant aux morts les plus stupides des douze derniers mois.

Un des premiers gagnants fut un avocat. En 1996, il voulut prouver que les vitres de l’immeuble où il travaillait étaient parfaitement solides et se précipita donc de toutes ses forces contre une baie.

Il avait parfaitement raison : la vitre tint bon. Mais pas l’encadrement. Le brave garçon fit une chute de 24 étages.