26.06.2008
Ornithorynque n°72
Quand l’été revient, il ne fait pas semblant. C’est bien simple, j’ose à peine lever les bras pour saluer la foule depuis mon balcon, à cause des auréoles de la taille de la Mer Morte que je crains d’avoir sous les bras.
Bref, il fait beaucoup trop chaud. C’est un temps à se rafraîchir.
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Mais certainement pas dans l’océan. D’abord je ne nage comme une brouette et on n’y a pas pied, ensuite il y traîne des crabes géants du Japon qui font leurs huit ou dix mètres d’envergure en comptant les papattes, et enfin il s’y passe beaucoup trop de choses étranges.
Vous aviez entendu parler du bloop, vous ? Moi non plus, mais depuis que je me suis renseigné, j’ai décidé de ne plus foutre les pieds en mer. Ce qui du côté de Lyon n’est pas excessivement handicapant.
Le bloop, c’est un son à très basse fréquence qu’on entend en pleine mer, au large de la côte sud-ouest de l’Amérique du Sud, un peu sur la droite après le coin. Par 50° Sud et 100° Ouest.
Un son inquiétant.
Un son énorme.
Un son inexplicable.
Un son qu’on entend à 5000 kilomètres de là.
C’est des types de la Navy qui l’ont entendu pour la première fois, en pleine guerre froide. Ils cherchaient à repérer des sous-marins soviétiques, eh ben ils en ont pas trouvé un seul.
Mais ils sont tombés sur le bloop.
Le premier marin qui a entendu ça dans son casque, il n’a plus de tympans et il porte toujours une chemise avec des manches qui se nouent dans le dos. C’est un son qui fait dresser les cheveux sous les aisselles de tous les océanologues. Et de tous les spécialistes des grosses bestioles avec des nageoires ou des tentacules. Moi-même, je l’ai écouté à fond sur ma chaîne hi-fi : je vous garantis qu’on peut râper du gruyère sur mes poils de bras.
Parce que le problème, c’est qu’il n’y a strictement rien de vivant et de connu capable d’émettre un son pareil. Et rien de mécanique non plus. Si c’est une baleine, c’est une grosse, une très, très grosse baleine. Une baleine de 200 mètres, à peu près. Moby Dick peut aller se rhabiller.
Ca a un nom. Ca s’appelle le Léviathan, ou le Kraken, ou Dagon, et ça vous veut tout, sauf du bien.
Et puis il n’y a pas tout à fait que ça.
L’endroit d’où il vient, le bloop, il est pas si anodin que ça. C’est pas le coin classique d’océan où il se passe pas grand chose, à part que tu y trouves toujours une île déserte avec un gars qui s’appelle Robinson et qui est tellement fou dans sa tête qu’il devient pote avec un jour de la semaine.
Non.
Le bloop, on l’entend à deux pas du point Nemo, qui est le point de la planète le plus éloigné de toute terre ferme. Ca s’appelle le point maritime d’inaccessibilité. En clair, tu fais pas plus paumé au beau milieu de la flotte.
Et le point Nemo, vous savez la meilleure ? Le point Nemo, c’est à quelques encablures près le lieu exact où ce grand malade de Lovecraft a placé la cité de R’lyeh, celle qui abrite Cthulhu – rappelez-vous, ceux qui ont été assez inconscients pour jeter un œil à l’œuvre de Lovecraft, un œil qu’on ne ferme généralement plus de la nuit. « … Dans sa demeure de R’lyeh, le défunt Cthulhu rêve et attend. »
.... Voilà, alors vous ferez bien comme vous voudrez, mais en ce qui me concerne, je vais allumer toutes les lumières, installer 15 ou 20 spots à 300 watts autour de la maison et me réchauffer près d’un bon feu, collé au mur et avec une grande nucléaire à portée de mains.
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Décidément, tout se perd, et pas seulement mes clefs. Même l’agrégation de lettres classiques ne garantit plus la certaine élégance dans l’expression qu’on serait en droit d’attendre de la part de ses titulaires.
J’en veux pour preuve un coup de fil de ma mère. J’avais jusqu’ici pour elle un amour filial qui se doublait d’un respect admiratif pour sa capacité à maîtriser les difficultés de la langue française. C’est bien simple, quand j’étais enfant, on ne pouvait pas dire « un espèce » ou « une tentacule » sans se prendre un coup de journal roulé derrière les oreilles, dans lesquelles elle nous hurlait qu’on dit un tentacule, une espèce et qu’elle nous déshéritait, du latin hereditare. Ca faisait sauter mes lunettes qui tombaient dans la purée au jambon. Après quoi elle retournait faire des mouvements de gym en récitant du Cicéron en V.O.
Ah, on a été élevés à la dure.
Eh bien figurez-vous que ma mère vient de me demander « comment allait ma meuf ». J’en suis resté comme deux ronds de flans. Du haut allemand flado.
J’ai bafouillé deux trois mots pour dire au revoir à ma reum, et je suis allé me coucher. A côté de ma meuf.
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03.06.2008
Ornithorynque n°71
Je viens de croiser mes voisins dans l’ascenseur.
Ils sont en plastique.
Au moins en partie, parce que personne ne peut avoir une peau comme ça en vrai. Et je suis même prêt à parier sur la partie de la dame qui est en plastique.
Je suis un peu dur, parce que le trucage est bien fait. Quand ils disent bonjour, on voit les mâchoires bouger comme dans Jurassic Park.
On dirait presque des gens.
E
n tout cas. Ils parfument tout l’ascenseur, qui du coup, ne sent plus le chien mouillé de ma voisine de droite ou le mari pas mouillé de ma voisine de gauche.
Déjà que j’ai le rhume des foins, je les bénis chaque matin. J’ai encore soufflé la porte de ma boite aux lettres en lui éternuant dessus.
J’étais sans nouvelles. Au bord de la crise nerveuse. Mais ce matin, enfin, une lettre m’attendait posée au sommet de la pile de 6 kilos de papier qui moisit au fond de la boite. Je suis peut-être un rien feignant, côté épluchage du courrier.
Une lettre de mon député. Il m’a manqué.
Ou de mon conseiller général. Ou régional. Ou cantonal. En tout cas, c’est un conseiller. Un type qui vote des trucs. Peut-être même qu’il dort au Sénat. En tout cas, c’est un monsieur assis dans une assemblée. Un élu de la République. On sent qu’il est vice-président de trucs essentiels. Qu’il tient dans ses mains les rênes d’un avenir meilleur.
Et ça lui donne envie de m’écrire, et à moi tout particulièrement, c’est ce qu’il me dit en introduction. Un peu plus loin, il s’attache à réduire la pollution dans le monde. Il commence petit, par sa circonscription, son canton, son département, bref, là où des gens ont voté pour lui. Mais on sent qu’il pète le feu et qu’il n’a pas la moindre envie de s’arrêter là. Aujourd’hui le 3ème arrondissement, demain le Rhône, la France, l’Europe, le monde.
Et page 3… Oui, quand il écrit, il ne fait pas semblant, mon député qui siège au Sénat, il déborde d’une emphase de tous les diables. On le sent piaffer devant sa plume. Ou devant celle de son directeur de cabinet, en tout cas. Il a du le fouetter au sang pour qu’il avance, le directeur de cabinet : il y en a 4 pages, en corps 8. Page 3 donc, il me dit, si je le suis bien que pour lutter contre la pollution des usines, il faut que j’arrête, moi, d’utiliser ma voiture.
Je n’ai pas tout à fait compris la logique de la chose, mais c’est écrit noir sur blanc : « Cessons », dit-il « cessons de polluer le couloir de la chimie. Ensemble nous pouvons agir. Evitons de pendre nos voitures ».
Je suis d’autant plus d’accord que je n’ai jamais eu la sombre idée de pendre ma voiture.
Je tiens au moins autant que lui à éviter ça.
D’abord, il faudrait une grosse corde, ensuite un arbre vachement haut et enfin, c’est complètement idiot. Tout ce qui est très bien rangé dedans tomberait au fond. Je me retrouverais à ramasser un vélo de course, deux sacs de sport, cinq chaussettes dépareillées, dix-neuf disques, trois raquettes dont une en miettes, un ballon de volley crevé, des boules de pétanque, des papiers froissés, une prune de la police municipale, une prune de la police nationale, une prune de la gendarmerie nationale également, et une prune des pompiers du Rhône qui se sont dit qu’après tout, ils devaient bien y avoir le droit de me piquer mon pognon aussi, on va se gêner.
En tout cas, j’ai suivi rapidement un autre de ses conseils. J’ai recyclé le papier de sa lettre en tapissant le fond de ma poubelle avec. Et j’ai fait du tri sélectif dans mon frigo. Tout ce qui essayait d’en sortir tout seul et qui était recouvert de mousse, j’ai jeté.
Je crois que je préfère que ma boite aux lettres soit pleine des papiers de M. Ousmane. Celui qui peut« faire revenir ma femme comme une chienne ».
Au lieu de pendre des voitures, parlons plutôt dépression nerveuse. Elle me menace.
J’ai parmi mes amis un enfant de six ans qui a trois consoles. C’est une cadence préoccupante, il en aura 6 à 12 ans.
Bien entendu, je l’en ai dépouillé sans vergogne, après l’avoir propulsé au fin fond de sa couette, sous peine d’un poutou sur le ventre en cas de résistance, et attention, j’ai une barbe.
Elle est pleine de jeux formidables.
Sa console, pas ma barbe.
Dans la liste, il y a le programme d’entraînement cérébral du Professeur Yakitori, ou Tekachi, ou Hiro Hito, enfin d’un Professeur japonais. On le croirait sorti du Lotus Bleu, c’est tout dire.
Le professeur japonais diffère sensiblement du Professeur Ousmane, qui veut soulager tous mes problèmes de drogue et décupler mon attirance sexuelle auprès des femmes, en attendant que la mienne soit revenue. Le professeur Nintendo veut m’aider à faire mieux fonctionner mon cerveau.
Je ne lui ai rien demandé, mais il s’en contrefout, le Professeur Sushi. Lui, il veut évaluer mon cerveau et me donner son âge réel. Comme il insistait, j’ai bien voulu faire son test. Il faut additionner et multiplier, relier des trucs et écrire très vite sur une vitre avec un stylet en plastique. J’ai une écriture très personnelle, on dirait, parce que le Professeur Tataki n’arrive pas à me lire du tout.
Il en ressort que j’ai un cerveau de 82 ans qui pourrait sortir d’une vache par le mauvais côté et qu’il va bientôt me couler par le nez si je m’attache pas rapidement à manger japonais et à pratiquer des exercices quotidiens, comme par exemple jouer à la console du Professeur Sashimi.
Je crois que je vais faire seppuku.
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13.05.2008
Ornitorynque n°70
A force de faire n’importe quoi du mois d’avril, voilà qu’on se retrouve en plein mois de mai.
C’est celui des révolutions, du tiers provisionnel, du muguet, des rituels de reproduction, des nuits de Walpurgis et de la fête des Mères. Et par ricochet, celui du collier de nouilles. Lequel est beaucoup plus facile à faire avec des macaronis qu’avec des lasagnes, par exemple.
Le mois de mai est plein comme un œuf. Il a bien raison de compter 31 jours. Son nom lui vient des Romains, qui le lui avaient donné en l’honneur de Maïa.
Je le dis avant que tout le monde saute joyeusement sur une perche pareille : non, pas l’abeille.
La maman d’Hermès.
La première des Pléiades.
La déesse, quoi.
Qui était grecque, d’ailleurs, pas romaine. C’est compliqué, la religion romaine. On trouve des Dieux à tous les coins de rue, plus ou moins étrangers, mais avec une toge pour faire latin sur leurs piédestaux. A moins que ce ne soit sur leurs piédestals. Je n’en ai aucune idée, mais ça sent l’exception à plein nez. Dans le doute, mettons que tous ces dieux se sont installés sur des socles et n’en parlons plus.
Avec le temps, ça en devient presque drôle à force de s’accumuler. Tous les dix pas, on se cogne dans des piédestals. Taux. Dans des socles.
J’y pige que couic, en ce qui me concerne. C’est beaucoup plus simple chez les Chrétiens : deux planches, quatre clous, un maigrichon avec une tignasse de beatnik et paf, on se retrouve avec une religion qui vous boucle ses deux millénaires comme rien.
C’est aussi le mois de Jeanne d’Arc.
Enfin, aujourd’hui, parce qu’en 1431, on lui a certes fait sa fête, mais elle s’en serait bien passé.
Le même mois de la même année, un prince de Valachie surveillait attentivement le ventre de sa femme, qui commençait à s’arrondir. Et en décembre 1431 naissait le petit Vlad. Il allait plus tard gagner deux surnoms, en quelques années de règne. Tepes, l’Empaleur. Et Dracul, le Dragon.
Le premier renvoie à la manie folklorique qu’il avait de faire s’asseoir ses opposants autour de tas de trucs pointus pour les dissuader de recommencer à s’opposer. Ca fonctionnait plutôt pas mal.
Le second vient de l’ordre dont il était membre comme son père, un ordre chrétien, l’Ordre du Dragon. L’habit de cérémonie de l’Ordre est une cape noire, portée sur un habit rouge.
Cinq cent soixante et quelques années plus tard, un écrivain anglais réussissait le coup du siècle en lui volant son nom pour en faire Dracula. Il n’y a pas grand-chose de commun entre le Dracula de papier et le vrai Dracul, à part la cruauté sanguinaire, cet habit noir et rouge – et ce fait qui gratouille tout de même un peu la cervelle : la tombe de Dracula, le vrai, le prince Valaque, est vide. Envolé, le Vlad. Si il n’y pas de quoi flanquer des guirlandes de gousses d’ail à toutes ses fenêtres, je ne sais pas ce qu’il vous faut
Le reste, Stoker l’a inventé. Les chauves-souris, les pieux, les miroirs, la terre consacrée, l’eau bénite, le château gothique en pleines Carpates, ne renvoient à aucune légende, à aucun folklore particulier. Le coup de génie de Stoker, c’est de l’avoir incarné, d’en avoir fait cet aristocrate raffiné, émacié, cruel, maudit. Le coup de génie du cinéma, c’est d’en avoir fait une légende, dans plus de 200 films. Il y en a des tripotées, des Dracula. Séduisants, vénéneux, romantiques et désespérés.
Celui qui m’a le plus marqué ne porte même pas le nom de Dracula, et c’est le premier : Nosferatu.
Celui qui n’a pas vu se redresser la silhouette raide et glaciale du vampire de Murnau, avec ses ongles courbés, s'élever de son cercueil et s’avancer presque mécaniquement vers lui, sur le pont du bateau dont il tue chaque marin jusqu'au dernier, ne sait pas encore ce que veut dire le mot angoisse et n’a toujours pas vu un film d’épouvante. Max Ernst, qui incarnait le vampire, est si … réel qu’on a même cru à l’époque qu’il était lui-même un vampire, pour de bon. C’est Murnau qui a ajouté un élément qui a tiré bien des scénaristes d’affaire, en ajoutant la lumière du soleil à la liste des moyens qui permettent d’en finir avec un vampire. Dans le livre de Stoker, le comte marche en plein jour dans les rues de Londres.
Le soir où j’ai vu Nosferatu, le film était accompagné par un pianiste, qui improvisait devant les images noires et blanches qui défilaient sans bruit C’était sur un grand écran, dans une grande salle.
J’ai attrapé une grande pétoche.
Je me souviens encore du texte d’un de ces cartons du temps du muet, qui aidaient à marteler les temps forts, à préciser la mise en scène ou à annoncer une ellipse. « Passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre ».
Je crois que je n’ai pas tellement bien dormi, ce soir-là.
Je voudrais revenir deux secondes sur cette histoire de vagabond crucifié en tongs. Ca me passionne depuis que j’ai eu l’occasion d’assister à un dialogue d’un niveau théologique pas piqué des hannetons. Ca impliquait un enfant de six ans qui venait de commettre je ne sais quelle ânerie bénigne. Sanction immédiate, sous forme d’une bonne bugne contre un chambranle de porte. « Ca, c’est le Petit Jésus qui te l’a fait » réplique une mère un tantinet ravie de pouvoir enfin la placer.
D’où sentiment d’injustice. D’où drame. D’où grande scène du II. Parce que je cite : « Jésus, il est mort, d’abord. Et puis quand on est mort, c’est pour la vie, d’abord ».
Il a bien raison, ce petit. D’abord.
Cà n’a pas empêché le Petit Jésus d’en remettre une couche trente minutes plus tard, quand ce modèle réduit de mécréant est allé faire un foot avec ses potes. Trente secondes.
Avant de revenir avec un genou passé à la râpe à fromage sur le bitume du terrain improvisé. Et des grosses larmes dans les yeux. Deux à un pour le Petit Jésus, qui m’a l’air bien saligaud pour un divin enfant.
Y a fallu un sacré gros pansement pour en venir à bout.
Un pansement de héros.
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22.04.2008
Ornithorynque n°68
Avril ne compte que trente jours. C’est bien suffisant pour qu’il s’y passe énormément de choses.
D’abord, c’est une saison idéale pour planter l’esturgeon et pêcher le topinambour, si j’en crois mon almanach qui est bourguignon, comme le bœuf. Mais c’est bien plus facile à lire qu’un bœuf. Surtout au lit. Avec un bœuf, on a du mal à tourner les pages. Même en se mouillant les doigts.
Ensuite, c’est une des dernières occasions d’aller à la montagne pour y faire l’andouille sur deux planches en criant oulala, le long de pentes neigeuses à la déclivité inquiétante. On revient déguisé en homard cuit et on passe les jours suivants à laisser des bouts de peau partout. J’en retrouve dans mon repas de midi, qui s'en est trouvé plus croustillant que prévu, sur ma chemise et entre les touches du clavier.
Enfin, c’est le mois ou jamais pour commencer à naître sous le signe du Taureau.
A en croire mon manuel, c’est le meilleur moyen d’avoir je cite, « le caractère ardent, le visage barbu, la trempe robuste, le tempérament généreux et une nature animale, propre à s’abandonner à des enchantements dionysiaques ».
J’adore l’astrologie.
Mine de rien et cela dit, c’est le portrait craché d’un de mes meilleurs amis, c’est même à n’y pas croire : on pourrait coller sa photo à côté, dans ce bouquin. Sauf qu’il est un tout petit peu plus barbu que dans le descriptif. Il tient plus de l’auroch, là-dessus. Chez lui, la barbe, c’est un choix de vie. Il la soigne, il la bichonne, il l’enduit d’huiles essentielles, il la caresse et la parfume des mille parfums de l’Arabie.
Pour le reste, il faut le voir à une terrasse de bistrot, devant une bavette aux échalotes qui ne lui a rien fait et qui tremble de tout son petit corps. Avec son sourire réjoui, sa serviette à carreaux nouée autour du cou et ses couverts fermement plantés dans ses deux poings, c’est l’incarnation parfaite du fauve carnivore.
On sent qu’il est complètement d’accord pour s’abandonner à des enchantements dionysiaques pour quinze euros, café compris. Qu’il ne laissera pas s’échapper la moindre petite frite. Je le sais, j’ai essayé une fois de lui en pirater une, pendant qu’il commandait un autre pot de Côte. Tranquillement, à la négligée, façon tire-lacet médiéval, vous voyez ?
Je me suis retrouvé avec une fourchette plantée dans la main et ses mâchoires serrées de chaque côté de ma glotte. Il a grogné un truc comme « effaie fa encore une fois et ve te bouffe la rate, bougre de fagouin ». Comme il continuait de mordre, ve me fuis – pardon : je me suis confectionné un petit drapeau blanc avec ma serviette et un cure-dents, et j’ai agité ça tout doucement à côté de ses yeux, qui étaient tout injectés de sang, dîtes.
Il a fini par me lâcher, on a fini le repas dans une parfaite convivialité, à ceci près que je lui ai refilé le reste des mes frites à moi en gage de bonne volonté et que j’ai renversé six fois ma tasse de café tellement je tremblais.
Ca m’aura appris à tout faire pour ne jamais me retrouver coincé avec ce type dans un endroit désert et sans nourriture. Il me boufferait en carpaccio. Parce que bon, la nature animale, la trempe robuste, Dyonisos et tout le bataclan, admettons. Mais pour le tempérament généreux, il repassera, mon Taureau préféré.
En fait, c’est complètement faux. Je mens comme un dentiste. Il est généreux en tout, mon barbu. C’est seulement qu’il a l’altruisme qui s’arrête où commence la frite.
En parlant de taureaux, c’est en avril que commence la saison des corridas, dans le Midi. Loin de moi l’idée de lancer un de ces fascinants débats où tout le monde s’égorge pour savoir si faire rentrer une épée dans un taureau en écoutant Carmen, c’est folklorique et traditionnel, ou bien cruel et passéiste.
Je ne sais pas.
Je n’ai pas d’avis.
Je crois bien que je m’en fous complètement. Mais on pourrait écouter du Pink Floyd, c’est vrai.
Moi, la corrida, j’en ai seulement quelques souvenirs ramenés de Camargue, quelques fragments de mon enfance et de plus tard, quelques éclats de bonheur ramassés le long de mes séjours dans le mas des cousins, là-bas, du côté d’Arles.
C’est après avoir vu ma première corrida que j’ai pris ma première cuite, dans la foulée. J’avais découvert que personne ne disait rien quand je sifflais le fond des verres qui trainaient sur les tables, sous les platanes de la place du Forum. Je n’avais sincèrement pas compris que ce n’était pas du sirop d’orgeat, qu’ils buvaient.
J’ai pris une des ces peintures, dites. Quelque chose d’anthologie. Je ne l’ai jamais trop dit à mes parents. Heureusement qu’ils ne le sauront jamais, discret comme je suis.
Quelques années plus tard, j’ai aussi vu une novillada, dans la petite arène de bois qui coule doucement dans les sables de la plage des Saintes Maries de la Mer.
Un brouillard de mer s’est levé en même temps que la herse qui libérait le premier taureau. A commencé alors une corrida déconcertante, une danse hésitante et maladroite des hommes et des fauves, dans la brume qui effilochait les contours des choses, au son mouillé des trompettes.
C’était étrangement beau. Et je crois que j’aime bien les choses étrangement belles.
Réflexion faite, je me suis trompé, plus haut.
Il fallait planter le topinambour et pêcher l’esturgeon.
Pas l’inverse.
Je me disais aussi que j’obtenais des résultats mitigés.
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16.04.2008
Ornithorynque n°67
Je crois que je ne suis pas très loin de tomber malade. J'ai mal partout et ça me gratte au fond de la gorge. Et puis j'ai la truffe tiède, contrairement à celle de mon chat qui est complètement gelée et qu'il s'amuse à me coller dans le cou vers minuit, dans les moments ou ronfler dans mes narines ne l'amuse plus.
Je sais, je pourrais aller voir un médecin, mais le seul en qui j'ai à peu près confiance, à l'heure où je mets sous presse, est en train de faire l'andouille en Ouzbékistan avec son épouse et une trentaine de compagnons de misère. Aux dernières nouvelles, ça avait l'air chouette : ils étaient perdus en plein désert, ils mouraient de faim, le moteur du bus perdait son eau, la prise d'otage n'était pas loin et on tentait de leur vendre des tapis avec une belle conviction et deux Kalachnikov. Ils ont le tapis violent, du côté de Tachkent.
Connaissant donc cette brillante capacité de résistance aux amicales pressions des vendeurs locaux et leur don achevé du marchandage, on devrait les voir revenir en slip, ruinés et avec un sourire ravi, suivis d'un avion cargo rempli de tapis et de deux ou trois objets artisanaux fabriqués en Chine, en métal bosselé à la main par une machine outil.
C'est tout mon héritage qui part en quenouille.
Bref, c'est comme d'habitude : abandonné par ma propre famille, j'en suis réduit à me dém…brouiller tout seul. J'ai pris le taureau par les cornes : je me suis préparé une tisane dans laquelle j'ai flanqué une bonne lampée de rhum, du miel et une saucisse de Morteaux dont je ne savais pas trop quoi fiche.
Puisque je suis malade, il n’y a pas de raison que les autres n’en profitent pas : je suis allé donner mon sang. C'est déjà satisfaisant de se dire qu’on va peut-être sauver la vie d’un accidenté de la route dans les quinze jours, certes. Mais si il peut attraper un gros rhume au passage, je me sens moins sentimentalo-charitable.
Parce que je peux bien l’avouer : ce n’est pas seulement parce que je suis baigné par la Lumière du Christ qque je vais régulièrement me faire planter dans les veines une aiguille dont le diamètre voisine celui d’une colonne de Buren.
C’est parce que le processus m’amuse énormément. Tout le monde vous parle tout doucement, comme s’ils avaient peur de vous voir filer à l’anglaise dès qu’ils vous montrent la colonne de Buren. Ils sont gentils tout pleins.
On commence par remplir un questionnaire tout simple de 768 pages, par lequel on certifie sur l’honneur, entre autres, qu’on ne s’est pas récemment fait asperger de sang humain. Ce qui est mon cas depuis que j’ai arrêté de célébrer des messes noires tout nu sur la lande.
Vient le don proprement dit. Cette fois-ci, je venais pour du plasma. On s’étend comme pour un don normal, mais à côté d’une machine qui tient de la machine à sous et du mixer à légume. L’infirmière adopte la vieille ruse médicale qui consiste à vous parler d’autre chose, comme si on ne voyait pas arriver le coup gros comme une maison. Déjà, elle vous tartine de Bétadine depuis le poignet jusqu’aux sourcils et vous colle du sparadrap de partout, de préférence sur les zones les plus touffues. Quand elle se met à parler en allemand et à vous braquer une lampe dans les yeux en disant « Nous afons les moyens de fous faire barler », le faisceau d’indices atteint la taille du baobab moyen.
Et là, tchaaaak.
Pendant qu’on chante une tyrolienne en tentant de se persuader que l’esprit est plus fort que le corps et que la douleur n’est qu’un signal électrique transmis par le système nerveux central, elle vous explique que votre bon sang bien rouge va passer par le tuyau A, que le mixer B va séparer le plasma des autres viandes et que toutes les deux minutes, on vous réinjectera dans le bras l’espèce de purée de betterave qui s’accumule dans le récipient C. Et qu’on va vous pomper 850 millilitres. Tout ça dans un réconfortant bruit de succion mécanique.
Ce qu’elle avait oublié de me dire, la dame, c’est qu’à la fin, la machine vous balance brutalement un demi-litre de sérum physiologique dans les pipe-lines. Elle doit pas aimer les O+ et elle devait tout juste l'avoir sorti du frigo, le sérum, parce que d’un seul coup, j’ai eu la sensation qu’on me plongeait le système vasculaire dans un bac à glaçons. On sent tous ses petits capillaires qui claquent des dents en même temps.
Ensuite, d’autres infirmières vous courent après dans les couloirs pour vous forcer à manger une tranche de jambon qui ne donne pas envie de croiser le cochon, un bout de fromage à raclette pasteurisé à la vapeur d’eau et un croissant qui pour être aussi subtilement dégueulasse et sec, à dû être cuit à Los Angeles et acheminé à la rame jusqu’à Lyon.
Le jour où ils auront compris que ce qui empêche les gens d’aller donner leur sang, ce n’est pas phobie de l’aiguille mais la phobie du croissant en carton, on croulera sous les poches de sang.
Cela dit, ce n'est pas parce que je suis mourant que je dois oublier de donner des nouvelles de l'éléphant, qui vit largement son siècle du moment qu’on ne lui tire pas une balle entre les deux yeux pour lui piquer ses dents. C’est honteux, à une pauvre bête sans défense. Enfin si, justement, avec des défenses.
Je suis en train de lire un bouquin à son sujet. Comme il fait le tour de l’éléphant, c’est un gros livre où on apprend des tas de choses. J'y ai trouvé une phrase de Lautréamont que j’aime bien : « L'éléphant se laisse caresser. Le pou, non. »
Et c'est vrai. Rien de plus apaisant que de s'installer confortablement dans un bon fauteuil, avec un cigare au bec, un verre de porto au creux de la main, et de gratouiller un éléphant, bien calé sur nos genoux.
Essayez avec un pou : c'est moins douillet.
10.04.2008
Ornithorynque n°66
Mon opticien est un type sympathique et compétent. J’avais à peine sorti une moitié de paire de lunettes de ma poche qu’il avait tout de suite saisi que j’avais besoin d’une nouvelle monture. Il a enlevé avec délicatesse la seconde moitié, qui s’était incrustée dans mon arcade sourcilière gauche pendant une bonne partie de squash comme on les aime.
Ensuite, il a étanché le sang, il m’a offert un café, deux croissants, des macarons et une choucroute. Je me suis d’abord dit que courtois à ce point, il comptait m’escroquer avec des verres hors de prix, quand il a commencé à me caresser la main en me regardant d’un air amoureux.
Ca m’a aidé à trancher très vite.
Dans sa vitrine, on trouve de tout. Des jumelles, ce qui laisse penser que la myopie progresse dans des proportions sidérantes, des lunettes d’astronomie, ce qui le confirme, et quelques cannes blanches. Il y en des tas de modèle : des cannes blanches de vue, des cannes blanches de soleil, des cannes blanches de sport…
Et puis des stations météo. C’est chouette, une station météo : ça vous coûte certes la peau des miches et les yeux de la tête, mais ça raconte le temps qu’il fait, et en temps réel. Ca complète utilement une fenêtre ou un petit tour dehors.
En parlant de lunettes, quand j’étais môme, ma sœur avait réussi un joli coup qui lui avait valu l’estime de toute la famille. Nous avions un portique au fond du jardin, sur lequel elle passait une partie non négligeable de son temps à faire l’andouille, pendant que je poussais le siège de la balançoire, en gentil grand frère que je suis.
Un jour où je devais jouer avec une fourmilière, un briquet et une bouteille de White Spirit, elle s’était rabattue sur le trapèze. Elle avait donc pris la préoccupation de poser ses lunettes à un endroit sûr : le siège de la balançoire.
Elles sont tombées, les lunettes. Dans la pelouse haute que mon père tondait avec une régularité aléatoire. Pas de chance, c’est tombé ce jour là. Il est revenu du fond du jardin à peu près au moment ou ma sœur, dans la cuisine, accusait la terre entière de lui avoir fauché ses binocles. Il tenait à la main une sorte de bout de fil de fer barbelé hérissé de bouts de verre et il n’avait pas l’air très content.
Cela étant, mon père a toujours été très doué avec les tondeuses. Ne serait-ce que pour les démarrer. Dès les beaux jours, on le voyait s’échiner au milieu du champ de patates moussu qu’on avait pris l’habitude de qualifier de pelouse.
Il était beau comme un gladiateur, un poil dodu, trempé de sueur, à tirer la foutue ficelle avec un petit son qui faisait quelque chose comme gnnnndedieudebondieudebordeldechiuredetondeuse, jevaistoutyfoutredubétonçavaêtrevitevu.
Tout ça torse nu et avec un short pas racontable. Dans les jours de grande pudeur. Sinon, il jardinait tout nu sous un simple tablier de jardinier. Ca procurait des émotions salutaires aux petites vieilles de l’immeuble d’en face. Généralement, il se chaussait ces jours-là d’une belle paire de pompes vernies avant d’aller bêcher le carré de tulipes sous une petite pluie fine.
Ce qui faisait que dès le printemps, je voyais mon père jardiner dans le plus simple appareil, dans un silence à peine troublé par les braillements mélodieux de son épouse, qui lui conseillait de passer rapidement une vieille paire de tennis, sous peine de castration, de divorce à effet immédiat et de mille malédictions.
Un jour où il avait réussi à la démarrer, sa tondeuse, il est parti dans le fond du jardin, sûrement pour y tondre des lunettes.
Je devais être en train de jouer sagement avec un scarabée et un cure-dents : j’ai entendu « Klonk », un moteur qui calait, et un long silence.
Il est revenu en boitillant. S’est ensuivie une période de grande confusion. En gros, il s’était partagé le gros orteil gauche en deux parties égales après avoir eu la bonne idée de vouloir pousser un bouchon d’herbe du bout du pied. Je n’ai pas eu le temps de bien regarder, mais sa Méphisto de droite, elle était en deuil.
Il a débarqué à l’hôpital en survêtement pourri, couvert de terre, saupoudré de bouts d’herbe coupée, sale comme un peigne : un triomphe. Ses amis médecins se sont pointés en groupe, histoire de partager un diagnostic (« ah oui, c’est bien ça : tu t’es blessé comme un con. »), de s’assurer que tout allait bien et d'entraîner tous les copains qu’ils croisaient sur la route du bloc.
Ils étaient tellement sympas que pour qu’il soit bien rassuré, ils lui ont permis de regarder l’opération en ne l’anesthésiant qu’à moitié et en tournant bien le miroir vers lui, qu’il puisse voir toutes les petites esquilles d’os qui partaient au plafond pendant qu’un chirurgien l’opérait par intermittences, en piquant des fous rires toutes les cinq secondes.
Pour mon père, le jardinage, ça a toujours été un sport de combat. Je me rappelle d’une longue vendetta avec un sureau qui s’obstinait à repousser toujours à l’endroit précis où mon père défendait farouchement le droit de l’homme à pas se laisser emmerder par un foutu Caprifoliacée, et il avait bien raison.
Ca s’est fini avec une bouteille de gasoil. On a entendu WHAM et mon père est revenu tout réjoui, mais sans ses sourcils.
Et après, on se demande pourquoi je ne jardine pas.
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02.04.2008
Ornithorynque n°65
Je viens d’éteindre le poste de télévision. C’était ça où la fenêtre. Mais j’avais la flemme d’aller l’ouvrir avant et les vitriers sont hors de prix.
C’est bien dommage, finalement et j’ai des regrets : ils respiraient la joie de vivre, les gens dans le poste. Il y avait notamment une réclame, comme disait ma grand-mère, où une jeune maman avait l’air toute contente de manger 7 ou 8 bols de fibres chaque matin et de s’épargner par là bien des soucis personnels.
Le genre de soucis personnels qui vous pousse à vous barricader rapidement dans les goguenots et à prévenir le monde entier que c’est pas la peine de tenter de vous en faire sortir et que tout va très bien, merci, glissez toujours un journal sous la porte, ça peut servir. Oui, pour lire aussi.
A voir son sourire ravi, on sentait qu’elle était parée pour faire face à tout. Qu’elle ne craignait plus rien. L’accident de choucroute, la salmonelle aux aguets, le yaourt avec des traces de vie évoluée dedans, plus rien de tout ça ne lui fait peur. On sent que ça ne la concerne plus. Qu’avec toutes ces fibres, finis, ces moments où en un lieu de méditation, on réfléchit aux faiblesses de la condition humaine, concentrés, figés dans la position du skieur en pleine descente, avec les petites veines du front toutes gonflées sur les tempes.
Pas elle, plus jamais. Tranquille, qu’elle est. Détendue. Plus apaisée que ça, c’est du bouddhisme. Un système digestif à l’épreuve des balles, voilà ce qu’il racontait, son beau sourire. Après la paix de l’âme, la paix des tripes. C’est plus simple, et accessible à tous. Inutile de se raser le crâne et de s’habiller avec un sari orange en allant jeter des bols de riz sur des chars chinois pour atteindre le zen.
Je m’apprêtais à manger : je n’ai pas réussi à reprendre une deuxième fois des nouilles.
Du coup j’avais un peu de temps libre : je me suis renseigné sur la salmonelle.
Elle a été baptisée comme ça en l’honneur du docteur Salmon.
Ca a du lui faire bien plaisir, au docteur Salmon.
Vous imaginez ? Vous consacrez votre vie à la science dans votre labo, courbé sur un bec Bunsen, à tripoter des pipettes et à soulager l’humanité de ses maux et un beau jour, en guise de récompense, un panel de couillons donne votre nom à un machin dont la fonction consiste à refiler une chiasse d’anthologie à la moitié de la planète. Je le vivrais mal.
Pendant que les hommes mangent des fibres et se démènent en tous sens pour éviter des formes plus ou moins tragique de désordre interne, les arbres tombent.
Ca vient de concerner un arbre que j’aimais bien, dans le jardin de la maison de mes parents.
Il menaçait de faire s’effondrer un collège.
Je trouvais que c’était plutôt une bonne nouvelle, mais on m’a répondu règles de droit, bon voisinage, sévérité du juge, père et mère cloués au pilori devant la cathédrale, bombardés de trognons de tomates. Et aucun usufruit sur l’héritage avant leur sortie du bagne. Bref, ça ne menait à aucun bénéfice net. Sauf à vendre des trognons de tomates aux badauds, mais c’est fastidieux et on tombe vite à court de petite monnaie.
On a confié le travail à des professionnels de la tronçonneuse – et tant mieux, force est d’avouer que ça m’aurait bien trop fait scier de le faire moi-même.
C’est que c’était un grand arbre. Un peu comme un bansaï, vous voyez ? Mais plus grand. Nettement.
Chaque année, il fleurissait en feu d’artifice et les abeilles zonzonnaient comme des malades tout autour, défoncées au pollen. Jusqu’à ce qu’on me serve mon steak sur la terrasse. Là, elles se mettaient à zonzonner comme des malades autour de mon assiette jusqu’à ce que je me carapate aux toilettes en murmurant un truc au sujet d’un manque de fibres.
Ca faisait rigoler ma grand-mère, ma trouille des abeilles. Il faut dire que deux théories s’affrontaient à table, relevant de deux conceptions de la foi. La première se résume d’un « ne bouge pas, elle finira par partir ». En gros, on s’en remet à la Providence avec une désarmante candeur. Désarmante et inefficace. Elle finira par partir, ben tiens. Le temps de rameuter toutes ses copines, oui. Toute la ruche, qui va débarquer pour me pirater ma bavette.
La seconde, qu’avait adopté Suzanne de toute éternité, relevait plus d’un « aide-toi, le ciel t’aidera ». Ca consiste à leur flanquer un grand coup de torchon entre les deux yeux, aux abeilles. Paf. Ou à les piéger dans une bouteille d’eau à moitié vide, dont on enduisait le goulot de confiture. Ces andouilles se retrouvaient engluées dans le sucre, coincées dans la bouteille, condamnées à une noyade sponsorisée par Perrier.
Je pouvais enfin sortir des toilettes.
Si jamais Dieu est une grosse abeille, j’en connais qui vont avoir des problèmes.
Pas celle qu’on croit. Parce que les coups de torchons de ma mémé Suzanne, je ne connais pas des masses de divinités capables d’y survivre.
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19.03.2008
Ornitorynque n°64
Alors comme ça, il ne s’est pas contenté de disparaître au coin d’un nuage. Le 31 juillet 1944, quelqu’un a bien tiré sur son P38 – N233. Un drôle d’avion, le Lightning, avec son double fuselage, élégant et fragile.
Rien de terrible ou d’inavouable. Seulement un pilote qui ouvre le feu sur un autre pilote, parce que c’était la guerre, que dans un duel, il faut un gagnant et que des deux, c’est lui qui n’a pas vu l’avion allemand au-dessus de lui dans le soleil, qui venait doucement s’aligner dans son axe après un virage paresseux, attiré par les cocardes bleu blanc rouge. Sans lui laisser l’ombre d’une chance, mais sans cruauté non plus. Et personne n’a sauté de la carlingue, aucun parachute ne s’est ouvert, aucun Petit Prince n’attendait le pilote pour qu’il lui dessine un mouton.
Un combat aérien entre mille, plus rapide que bien d’autres.
Saint-Ex était parti pour son dernier vol de guerre, ce jour-là. On devait l’informer à son retour à la base de la date du débarquement de Provence – une élégante façon de l’empêcher ensuite de voler, de peur qu’il tombe dans les mains allemandes. On le trouvait trop vieux, trop malade aussi pour piloter un avion pareil. Et puis trop précieux peut-être. Mais on n’écrit pas Pilote de Guerre ou Vol de Nuit pour mourir dans son lit. Alors on s’obstine, par courage, pour la France et pour l’estime de soi-même. Par orgueil, par idéal et par fierté. « Si je suis descendu », écrit-il à un ami, la veille de sa mort, « je ne regretterai absolument rien. »
Comme le destin aime l’humour noir et sans sucre, le jeune pilote allemand avait lu et aimé les livres de l’écrivain qu’il a abattu ce jour là, sans savoir sur qui il tirait. Se faire descendre par un critique, soit, mais par un lecteur ? Il le regrette encore aujourd’hui, le pilote allemand. Si il avait su, il n’aurait pas tiré, dit-il – et on le croit sur parole.
Il y a là-dedans de l’infiniment absurde, comme il y a de l’infiniment petit ou de l’infiniment grand. C’est dur à mesurer, dur à comprendre : ça se contente d’être.
Pour moi, Saint-Exupéry, vous allez voir comme je suis original : c’est le Petit Prince. Comme tout le monde, je sais. C’est le premier livre que j’ai lu de lui, le seul que je relis souvent, parce qu’il me vient de mes douze ans. Parce que les pages où le Petit Prince rencontre le Renard comptent parmi les plus belles que j’ai pu lire.
Ainsi le Petit Prince apprivoisa le Renard. Et quand l'heure du départ fut proche :
- Ah! dit le Renard... je pleurerai.
- C'est ta faute, dit le Petit Prince, je ne te souhaitais point de mal, mais tu as voulu que je t'apprivoise...
- Bien sûr, dit le Renard.
- Mais tu vas pleurer! dit le Petit Prince.
- Bien sûr, dit le Renard.
- Alors, tu n'y gagnes rien !
- J'y gagne, dit le renard, à cause de la couleur du blé.
« On est de son enfance comme on est d’un pays ». Encore une de ces phrases qu’on trouve sous la plume d’un autre, et qui correspondent si intimement à ce que l’on ne sait pas comment dire soi-même, qu’on ne sait pas comment le remercier de l’avoir dit pour nous.
Il y a des esprits forts qui méprisent un peu le Petit Prince, et Saint-Exupéry avec. Sans trop le dire, mais avec une sorte d’indulgence qui tord le nez parce que tout ça, c’est bien naïf, tout de même. Bien rêveur.
Et c’est vrai.
Sauf qu’il n’y a rien de plus difficile que d’écrire un rêve. On est toujours à la frontière du rythme fade, du faux sens, du faux pas. C’est un des équilibres les plus étranges de toute la littérature, le rêve.
Mais c’est qu’il a payé cher le droit de l’écrire, son rêve d’homme. S’il est naïf, c’est par la récompense d’une vie à part. Ce n’est plus de la naïveté, c’est de la sagesse. Il a tout fait, connu les épopées improbables, perdu une sœur, un frère, des amis abattus eux aussi : Mermoz, bien sur. Et puis Guillaumet, le pilote de Terre des Hommes, crashé au beau milieu des Andes et qui aura marché 7 jours dans les neiges, manquant cent fois d’abandonner, de se laisser mourir. « ... Mais je me disais : ma femme, si elle croit que je vis, croit que je marche. Les camarades croient que je marche. Ils ont tous confiance en moi. Et je suis un salaud si je ne marche pas. » C’est lui qui aura cette phrase en tombant dans les bras de Saint-Ex, parti à sa recherche : « Ce que j’ai fait, je te jure, aucune bête ne l’aurait fait ».
Saint-Ex s’est battu pour sa vie, pour celle des autres et pour que le courrier passe, parce que le courrier doit passer. Il a vécu pour la mission, au-delà de la vie humaine, par dessus elle. Et pour l’idée que pour avoir le droit de parler des choses, il faut les vivre.
Il est né avec le siècle, pour mourir 44 ans plus tard, un jour d’été, vers midi.
A 12 ans, il traînait régulièrement ses guêtres sur un petit aérodrome du Bugey, fasciné par les improbables machines qui traînaient devant les hangars. Les avions, vers 1912, c’est tout juste racontable. On dirait la rencontre d’une bicyclette, d’une poubelle, d’une paire de draps et d’un sculpteur contemporain défoncé à l’héroïne.
Avec l’infernal culot qui fait les tours pendables, il avait réussi à royalement endormir la méfiance d’un jeune pilote, qui s’appelait Gabriel, en lui jurant que si si, sa mère était bien sur au courant et parfaitement d’accord pour un baptême de l’air.
Qu’un type qui s’appelle Gabriel en baptise un autre qui s’appelle Saint-Quelque chose, c’est déjà beau. Ce qui l’est encore plus, c’est que marqué au fer rouge par son premier vol, il écrivait le soir un poème de quatre sous. Ecrire, déjà, pour raconter : « Le soleil nous frôlait de sa couleur pâle ». Ce soir là, le soleil avait effleuré quelque chose en lui, pour faire naître un écrivain, un pilote – et un homme bien.
Ses copains l’avaient surnommé Pique la Lune. Parce qu’il avait le nez en trompette, mais aussi parce que Saint-Ex était un pilote calme, froid dans l’urgence – mais aussi distrait au point d’oublier parfois de sortir son train d’atterrissage ou de brancher ses instruments de navigation. Lui, il volait pour regarder le ciel, et tout le reste n’était que contingences.
De temps en temps, il avait des lubies, comme celle d’emmener dans la carlingue les animaux qu’il lui prenait l’envie d’apprivoiser.
Il a emmené avec lui un bébé phoque, une gazelle et un caméléon. Pas tous en même temps, cela dit. Et sans tellement leur demander leur avis, j’imagine.
Le jour ou un jeune lionceau a bouffé le nez d’un ses mécaniciens, il a fini par y renoncer.
La veille de sa mort, il avait envoyé une lettre à un ami. « Moi, » disait-il, « j’étais fait pour être jardinier ». Sans doute, mais il a été écrivain. Et nous y gagnons, pour l’écharpe jaune du Petit Prince.
Nous y gagnons, pour la couleur du blé.
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12.03.2008
Ornithorynque n°63
On passe notre temps à contracter des dettes. Toutes sortes de dettes.
Il y a les dettes d'argent. Elles conduisent à des discussions intéressantes avec son banquier. Un banquier, c’est un monsieur qui perd parfois 5 milliards en spéculant joyeusement. Un ami vient justement de se faire expédier chez les Grecs par la banque en question pour une sombre histoire de découvert. C’est ce qui s’appelle le toupet du siècle. On va dire que je tire sur une ambulance. Loin de moi cette idée. A ce stade, je pense à tirer directement dans la tête de l’ambulancier.
Il y a les dettes de jeu. Elles conduisent droit vers un type qui vous attend au coin de la rue avec une tête de poète et un gros gourdin clouté, pour vous signaler le mécontentement de M. Wu, à qui vous devez des milliers de dollars, que vous n'aviez de toute façon pas avant de les perdre au poker. On finit au fond de l'Hudson, avec les doigts coupés et des godasses en ciment.
Il y a les dettes d'honneur. Elles conduisent à des vendettas sauvages, en Corse ou en Italie. Les couteaux brillent au soleil, le sang éclabousse les chemises blanches des hommes et les femmes s’habillent de noir, sur des générations et des générations. C'est sauvage et romanesque.
Restent les dettes de cœur. C'est irrationnel et déraisonnable, c'est pourtant comme ça : j’ai l’impression d’avoir des dettes avec une vieille dame. Quelque chose comme la prunelle de mes yeux. Des années d’amour par la preuve, que je lui dois.
Des années de tartes aux pommes, de gelée de coing, de terrines de canard et de pommes de terre à l’ail, dans une cuisine qui était le centre du monde et dans laquelle elle régnait comme dans un conte, belle comme une reine avec son tablier bleu sur lequel elle essuyait ses mains toujours blessées par un couteau qui dérape, un tiroir qui pince, une casserole qui ébouillante. En guise de traitement, elle se suçait le doigt en disant « Boudiou ».
Des années de tendresse, de dignité, d’apprentissage de tout ce qui ne se trouve ni dans les livres, ni dans les salles de classe. Pour une institutrice, franchement, bravo : la première chose que j’ai retenu, c’est ce que tout ne s’apprenait pas sagement derrière un pupitre.
Et puis des années peuplées de quelques autres bricoles, comme la fidélité à quelques principes qui ne volent sans doute pas très loin, mais qui ont le mérite d’avoir les pieds sur terre. Rien de métaphysique, ça se contentait d’être des choses bêtement humaines. Des choses obsolètes et surannées, comme le sens de l’honneur, le goût des plaisirs calmes et simples, celui la franchise, de l’amitié et du courage.
Pas du grand courage. Plutôt des petits courages de tous les jours.
Le courage de demander pardon quand on s’est trompé.
Le courage de dire merci.
Celui de ne pas hésiter à oser. De ne pas se retenir, ou le moins possible.
Le courage de tout donner. Quitte à se prendre des gamelles.
Le courage de pleurer.
Celui de se remettre à sourire.
Des années d’amour, en somme. Un grand bête amour tout simple.
Oh, ce n’est pas que tu sois une créancière bien terrible, ma Suzanne. Je ne t’ai jamais entendu réclamer quoi que ce soit. A la réflexion, je ne t’ai jamais entendue te plaindre de quoi que ce soit. Mais la dette court toujours, et les intérêts avec.
Elle remonte à mes années d’enfance où je n’ai peut-être pas compris que pour te serrer dans mes bras, je n’avais pas toute la vie devant moi. Que je n’avais que la durée de la tienne, de vie, et que tu partiras avant. Et c’est normal, c’est la marche du monde, mais on se dit que tout de même, tout de même… Il y aurait tant des choses que j’aurais pu faire. Plus de câlins, gamin. Plus de baisers dans ton nuage de cheveux. Plus de nuits passées chez toi, dans ce grand lit à l’énorme matelas dans lequel on s’enfonçait de trois mètres dans la nuit. On en sortait pour ainsi dire momifié.
Les matins où ça s’étrangle un brin, il ne reste plus qu’à espérer ne pas t’avoir trop déçu. Je repense à toutes ces après-midis ou plutôt que de jouer aux dominos, ou de me prendre une rouste au scrabble, je me vautrais dans ton canapé trop mou, devant la télévision. Et je me sens bien seul parce que c’est une sorte de faute, ce temps perdu, une faute inexplicable, ténue, fragile – mais une faute.
Je repense à ces pièces de monnaie que je t’avais chipé dans le tiroir de la cuisine, pour racheter à un vague copain des cartes Panini ou quelques billes, je ne sais même plus. C’est une des rares fois où je me souviens d’avoir lu de la peine dans tes yeux. Pas de la colère : de la peine. C’était bien pire. J’avais pris une leçon sur ce qui est bien et sur ce qui est mal, ce jour-là.
Je repense aussi à ces samedis, au Collège ou au lycée, où je courais partout au lieu de prendre mon vélo pour filer te rendre une visite. Ce n’est pas que je ne l’ai pas fait. Mais je ne peux me me détacher de l’idée que je ne l’ai pas fait assez. Que tu méritais plus.
Les soirs où je dormais chez toi, ma Suzanne, je me souviens de tout ce rituel avant d’aller se coucher, de ces mules pas possibles que tu te mettais aux pieds.
La cuisine brillait comme un sou neuf, chaque fois. On repliait le bout de table, en enlevant soigneusement les miettes de pain coincées dans le mécanisme. On rangeait les serviettes, en les rentrant dans leur coulant, chacun le sien. Le mien était en bois peint, d’un beau rouge discret comme un gyrophare. Une bricole que j’avais du ramener de la maternelle et que tu rangeais comme un joyau.
Je me souviens aussi de ces chemises de nuit toutes sages que tu portais comme une reine à Versailles. Avec de la dentelle sur le bas.
Après, tu annonçais que tu allais « te débarbouiller et poser tes dents », avant de te passer un gant de toilette sur ta belle vieille frimousse, d’enlever ton dentier et de le plonger dans un verre qui devait encore contenir de la moutarde trois jours plus tôt. Tu viens d’un temps où on ne gâchait pas. Je trouvais ça à la fois dégoûtant, un peu, et marrant, beaucoup. Ca te faisait une drôle de tête, avec un visage tout mou d’en bas. Tu t’amusais à me parler comme ça, en ne prononçant plus une seule syllabe correctement, et je m’en roulais par terre tellement c’était rigolo.
Bon sang, cette lumière que t’avais dans le regard, dans ces moments-là. C’est peut-être avec ça que j’en ai payé un bout, de ma dette, pour ces yeux que tu avais là.
J’espère, en tout cas.
J’espère que tu sais que je t’aime, aussi, ma vieille dame à moi.
Sinon, Lazare est mort.
Avec un nom pareil, je sais bien qu’on ne peut jurer de rien, mais j’ai bien l’impression qu’il ne se relèvera plus, l’ami Lazare.
C’était le dernier des poilus. L’antépénultième avait plié les gaules en février, lui. Lazare n’aura pas attendu bien longtemps pour le rejoindre. Il devait être un peu las. Il avait bien le droit de l’être.
La guerre de 14 rentre dans l’Histoire, au son des clous qu’on va planter dans le dernier de ses cercueils. On parle déjà d’hommage national. Voilà lancée la machine compassée de la mémoire républicaine. L’enterrement de première classe. Lazare n’est même pas froid.
Je ne suis pas certain que ce soit la bonne façon de le rembourser. On leur doit pourtant une drôle de dette aussi, à lui et aux autres.
18:08 Publié dans Chroniques | Lien permanent | Commentaires (5) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
27.02.2008
Ornithorynque n°62
Pour parler de l’homme. En général. Donc de l’Homme avec un grand H. Rien ne grandit plus un mot que de lui coller une majuscule. Sauf à l’oral, parce qu’on l’entend moins. Ou sur certains mots comme épistaxis ou gamopétale, parce qu’ils sont assez impressionnants comme ça. Et vous pouvez toujours courir si vous comptez sur une définition.
Mais pour tout le reste, ça marche, regardez : qu’on parle d’histoire, et on pense à la dernière bien bonne de Marius et Olive. Qu’on parle d’Histoire et on s’imagine aussitôt voir défiler en rangs serrés Moïse, Alexandre le Grand, Jules César et Jean-Baptiste Vaquette de Gribeauval, qui n’existe pas que chez Pierre Desproges. Sans lui, nous aurions perdu à Valmy. Heureusement qu’il avait inventé un joli canon grâce auquel nous avons eu l’immense plaisir de pouvoir expédier deux fois 14 kilos de fonte par minute et par canon dans les gencives des Prussiens d’en face.
Qui en sont restés sur les fesses.
Qu’est ce que je voulais dire ? Ah oui : si l’Homme avec un grand H n’existait pas, il faudrait absolument l’inventer : il a des activités charmantes. Je viens de lire les journaux, on peut dire qu’il se démène dans tous les sens. Il traverse l’Atlantique à la rame même quand il n’a qu’un pied, il gagne au loto le jour de ses 60 ans (plus que 27 ans et j’achète un billet, je suis tout excité) et il se met à courir tout nu à Rotterdam au milieu d’une partie de tennis.
Non seulement il y a probablement plein d’autres endroits à Rotterdam pour courir tout nu, mais en plus, je trouve ça relativement dangereux : ils servent vachement fort, quand même, les tennismen. Et courir tout nu quand une balle de 58 grammes peut vous arriver à plus de 200 à l’heure dans les roupettes, faut être anglais ou inconscient. Il était anglais.
Ah oui, j’oubliais : des fois, l’Homme bouffe des chihuahuas.
Je ne sais pas si tout le monde se fait une juste idée de ce que c’est qu’un chihuahua.
Vous voyez un pingouin ?
Non ?
Bon.
Vous voyez un éléphant ?
Eh bien ce n’est très exactement pas ça. C’est même tout le contraire. C’est à la fois hargneux, minuscule, sud-américain et complètement con, ce qui est un mélange assez dangereux pour la survie de l’espèce.
Et justement, elle m’a l’air compromise, la survie de l’espèce. Figurez-vous qu’il ne fait pas bon être un chihuahua ces temps-ci.
En Corée du Sud, un monsieur qui avait faim a kidnappé la bestiole de sa voisine, et s’est mis à en faire un hot-dog. Sauf qu’il a foutu le feu à ses vêtements au passage, ce qui a alerté les pompiers, qui ont alerté la police, qui a alerté la propriétaire, qui a beaucoup pleuré. Et c’est normal : elle n’a même pas pu en avoir un bout. Et puis faire braiser un chihuahua, c’est scandaleux : c’est meilleur en pot-au-feu.
En Australie, c’est un serpent qui a eu la peau d’un chihuahua. Et pas que la peau, d’ailleurs : il en a profité pour bouffer ce qu’il y avait à l’intérieur du périmètre. Le reste du chien, quoi.
C’était la bestiole d’une famille éplorée. Eplorée même à chaudes larmes. Tout le monde mangeait tranquillement sur la terrasse quand un python de 5 mètres de long s’est pointé sans façon, s’est noué une serviette autour du cou et s’est mis à boulotter le pauvre clébard.
En commençant par la tête, parce qu’il devait en avoir marre d’entendre l’autre faux chien japper comme un crétin. La famille lui a lancé des chaises, la table du petit-déjeuner, deux hamsters pour faire diversion, des bols, des fourchettes, des armoires normandes et un porte-avions, mais pensez donc : rien à cirer, le python, il avançait tranquillement dans son repas. Le python est un animal méthodique, calme et goulu.
Il venait de passer la quatrième lombaire quand les secours sont arrivés.
La différence avec le Coréen austral, c’est qu’on l’a laissé finir, lui. Et qu’on va lui donner deux jours pour digérer avant de l’expédier dans une réserve. Alors que le Coréen, on lui a mis les menottes et un coup de pied aux fesses avant de l’expédier en tôle.
Je ne sais pas si vous avez un chihuahua, mais si c’est le cas, la morale de toute cette affaire, c’est qu’il ne faut ouvrir sa porte ni à un Sud-Coréen, ni à un python.
J’ajouterai qu’on peut aussi en profiter pour ne ouvrir non plus aux témoins de Jéhovah, aux mormons et à la voisine du troisième. S’il y a une règle universelle sur cette planète, c’est bien que la voisine du 3ème, par essence, sonne toujours pour se plaindre du bruit.
Du temps où j’habitais Paris, je disposais d’un bel exemplaire de voisine du 3ème. Elle avait le cheveu mou et la pantoufle impérative. Elle a commencé à râler le jour même de mon emménagement, en se plaignant qu’on bougeait les meubles. Ce qui était à la fois on ne peut plus vrai et temporaire. J’ai tenté de lui expliquer, avant de renoncer en comprenant qu’elle avait le cerveau d’une palourde.
Trois jours plus tard, elle est remontée se plaindre pour m’expliquer en substance que je marchais sur mon plancher et que ça les dérangeait, elle et son époux.
Comme une menace, elle a cru bon d’ajouter qu’il était boucher.
Je lui ai répondu que ça ne me surprenait pas, que mon évier aussi et que je n’en faisais pas tout un plat. Ce ne l’a pas fait sourire.
Il y a des gens comme ça.
Tant pis pour eux.
_________
Bon allez, je suis gentil.
En fait, épistaxis, c'est juste le nom savant du saignement de nez.
Pensez-y la prochaine fois que vous verrez quelqu'un faire une belle hémorragie du pif. En général, ca les énerve qu'on choisisse d'élargir leur champ lexical pendant qu'ils pissent le sang. Ils râlent en disant que c'est franchement pas le moment, ils secouent la tête dans tous les sens, il y a des gouttes qui atterrisent de partout sur eux et sur leurs voisins, c'est chouette.
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